Si
Émile était une trace,
ce serait…
Une
empreinte légère sur un plancher d’atelier, effacée par la
poussière du métier à tisser,
Si
Emile
était un fil,
ce serait…
Un
fil fin mais solide, tendu entre deux villes, deux époques, deux
silences,
Si
Emile
était un geste,
ce serait…
Le
va‑et‑vient régulier de la navette, ce mouvement
semblable à une respiration,
Si
son histoire était une
direction,
ce serait…
Vers
le nord pour s’enfuir, vers l’est pour se souvenir, vers l’ouest
pour espérer…
Si
son parcours était un chemin,
ce serait…
Un
sentier droit qui s’enfonce dans la montage et qui soudain
bifurque, sans prévenir, vers un lieu où personne ne l’attendait.
Si
sa vie était une matière,
ce serait…
La
laine brute, rêche au début, mais capable de devenir douceur.
Et
si
sa disparition était une clé,
ce serait…
Une clé
oubliée dans une poche, qui ouvre une porte dont on ne connaît plus
l’adresse.
Émile
serait une trace de poussière sur un plancher d’atelier,
un
fil tendu entre deux villes,
une
navette qui va et vient,
un
chemin
de montagne, une toile de laine douce au toucher, mais une clé
perdue qui attend encore sa serrure.
On
raconte tellement de chose sur Émile, qu’il a abandonné sa
famille, qu’il est reparti en Alsace ou qu’il a refait sa vie
avec une autre épouse, d’autres enfants, que ceux qu’il aimait
tant. Mais moi je n’y crois pas….
Alors
j’ai cherché dans les archives. Je ne pouvais pas entendre qu’un
ancêtre disparaisse sans laisser de trace. Nous laissons tous
une trace sur cette planète, aussi infime soit-elle…. Du moins, il
me plaît de le penser.
Les « frères exilés »
de la terre d’Alsace
Emile DEIBER est né
le 11 septembre 1844 à Oberhaslach, un petit village du Bas-Rhin. Il
est le fils de Nicolas, tailleur d’habits l’hiver et bûcheron
l’été, et de Marie Anne KLEIN, journalière. Il est le second
d’une fratrie de huit enfants.
A ses 25 ans, il
épouse une oberhaslachoise, fileuse comme lui. L’existence est
rude, mais heureuse. Le couple travaille et élève son premier
enfant, la petite Marie Thérèse.
Et puis la guerre
franco-prusienne éclate ; elle inflige une humiliante défaite
à l'Empire français, la capture de Napoléon III, le siège de
Paris, mais surtout l’annexion des territoires de la Lorraine et de
l’Alsace. Cette guerre a laissé une marque indélébile dans la
mémoire collective. La famille DEIBER n’y échappera pas. Comme
tant d’autres, elle doit faire le terrible choix : rester et
devenir prussien, partir, s’exiler et tout recommencer ailleurs,
mais rester français.
Comme tant d’autres
disais-je, car les Alsaciens-lorrains ont vu leur famille se
déchirer, se diviser. A Oberhaslach, des fratries ont été
séparées.
Emile est de ceux
qui ont fait le choix de quitter sa province natale. D’ailleurs, à
y réfléchir, plus grand-chose ne le retient à Oberhaslach…. trop
accablé par la mort de son deuxième enfant, Jean Joseph, décédé
à 6 mois, il décide de partir pour Reims avec sa femme Anne Marie
et la petite Marie Thérèse, alors âgée de 2 ans ; ils
appartiennent à cette catégorie d’« optants » qui
s’installeront durablement sur le territoire français.
Située sur l'axe ferroviaire de
l'Est, facilitant le transport des familles et des biens, Reims est
une destination privilégiée. Émile est tisseur, aussi il n’a
aucun mal à retrouver un emploi dans la grande cité lainière. La
ville de Reims a d’ailleurs manifesté une grande solidarité
envers ceux que l'on appelait les « frères exilés »,
symbole de la résistance à l'occupation prussienne.
La
guerre n’a certes pas duré longtemps - 19
juillet 1870
/ armistice
du 29 janvier 1871 -
mais les rémois ont subis réquisitions,
impôts forcés et arrestations.
Les Prussiens quitteront Reims seulement le 6
novembre 1872 ; la
mémoire de l’occupation reste vive lorsque Emile arrive avec sa
famille.
En
1884, l’ancien maire Victor
DIANCOURT
publiera Les
Allemands à Reims 1870‑1871,
un témoignage poignant sur ces années d’humiliation et de
courage.
Du
courage, Emile en a à revendre…. Le couple travaille dur comme
tisseurs ; il aura plusieurs enfants : Florentine Marie
(1878), Émile Théophile (1879), Gustave Alphonse (décédé à 13
mois) puis Gustave Joseph (1882). Est-ce le décès de ce jeune
enfant qui le motive à quitter Reims ?
Quoiqu’il
en soit, toujours à la recherche du meilleur pour sa famille, Emile
s’installe à Warmeriville où naitra d’ailleurs Emile Jules en
1883 ; puis la famille déménage pour Bury, non loin de la cité ouvrière Herminie, mais il semble que cet esprit
communautaire ne convienne pas ; alors ils reviennent tous à
Reims. Nous sommes en 1891. Et Emile disparaît….
Il
est bien mentionné sur le recensement de l’année 1891….
Cinq années plus tard, je retrouve la
famille à Bury ; Emile n’y est pas mentionné et Marie Anne
est inscrite comme « le chef de famille ».
Emile a donc disparu entre 1891
(Reims) et 1896 (Bury) où sa famille est arrivée sans lui.
Pour
vérifier mon hypothèse, je dois
Consulter les
tables décennales de décès de Reims (AD 51) pour la période
1883-1892 et 1893-1902,
Vérifier les
registres de décès sur Bury (AD 60) entre l'installation de la
famille et 1896,
Effectuer
également des vérifications sur la commune de Warmeriville ;
bien qu'il soit à Reims en 1891, il a pu y garder des attaches ou y
être décédé chez un proche.
Vous noterez que je
pars du postulat qu’il est décédé – accident ou meurtre – et
qu’à aucun moment je n’envisage qu’il ait abandonné sa
famille. En 1891, Emile a 47 ans. Et malheureusement, mes recherches
sur Gallica et Retronews n’ont pas porté les fruits espérés….
Mais peut-être
devrai-je me pencher sur le mariage de ses enfants….
Marie
Thérèse s’est
mariée le 6 mars 1886
à
Reims,
avec Joseph
Ernest TRANSINNE : Emile
est mentionné comme
présent avec son épouse, et « consentant »
au mariage de sa fille.
Florentine
Marie a
épousé Jules Alexandre LEBLOND le 22 octobre 1898
à
Mouy : Emile
est mentionné « absent ».
Emile
Théophile s’est marié le 23 décembre 1899,
également à Mouy, avec Marie
Clémence DELARUE : Emile
est toujours mentionné « absent »
et
son épouse non inscrite comme « veuve » ;
par contre, lors de sa seconde union avec Noémie Sophie GALZIN le
15 avril 1919 à PARIS 5, l’officier d’état civil a
précisé que ces deux parents étaient décédés.
Gustave
Joseph s’est marié le 31 octobre 1903,
à Mouy, avec Juliette
Emilie GOURDAIN : même constat.
Par
contre, lors de l’union de Jules
Victor Albert avec Léontine
PHILIPPE, le 18 avril 1908
à
Allonne,
il
a été précisé qu’Emile est « absent
depuis quinze ans »,
donc depuis 1893.
Vérification de mon hypothèse
Les
recensements sont un outil précieux pour repérer une séparation ;
sur le dernier recensement, à Bury, Marie Anne apparaît seule avec
les enfants, ce qui renforce l’hypothèse du départ. Elle s’est
déclarée « chef de famille » et non pas « veuve ».
Un
homme qui quitte sa famille peut mourir dans un hospice,
dans un hôpital,
dans une commune
où il travaillait temporairement,
ou même être enregistré comme « inconnu »
dans
un accident. Je vais suivre cette dernière piste.
Je me suis attardée dans les TD des
décès des villes de Reims et de Bury (Dept 60) ainsi que
Warmeriville (Dept 51) entre 1891 et 1896 ; j’ai recherché
les patronymes de Deiber, X et Inconnu.
J’ai
alors découvert un homme inconnu décédé à Reims le 3 avril
1893 ; regardons d’un peu plus près cet acte :
Le 7 avril 1893, François Prosper
GATELLIER commissaire de police du 4ème arrondissement, âgé de 56
ans, demeurant au 2 rue du Mont d’Arène – Emile et sa famille
ont habité au numéro 34 – et Louis Léonard DELMONT, agent de
police de 31 ans, demeurant au 3 rue des Trois-Piliers ont déclaré
qu’un homme « inconnu » agé d’environ 50 ans et dont
aucun renseignement n’a pu être fourni, est décédé au 69
boulevard Fléchambault le 3 avril à 6 heures du matin.
Une
correspondance quasi exacte
Émile
est attesté à Reims en 1891, où il apparaît bien sur le dernier
recensement ; le décès a lieu dans un quartier populaire, Bd
Fléchambault où se situe notamment une usine de textile, un lieu
où Emile aurait pu se rendre pour travailler, et ceci tôt le
matin,
Cet
homme inconnu de 1893 est le premier candidat sérieux pour être
Émile DEIBER. Pour pleinement s’en assurer, il faudrait consulter
les registres de police de Reims (série 4M ou 1I) pour lire un
rapport
de police,
un procès-verbal,
et surtout un signalement
physique,
une description
des vêtements,
et peut-être des
objets trouvés sur lui.
Je
n’ai trouvé aucun journal d’époque relatant ce fait divers :
l’homme a t-il été victime d’un malaise, d’une maladie ou
tout simplement d’un coup mal attentionné….
Je
ne peux donc pas affirmer que cet « inconnu » est Emile….
Une
autre hypothèse peu avenante : une « seconde vie »
À
cette époque, une femme est déclarée « chef de famille »
lorsque
Elle
est veuve, mais dans ce cas, le recenseur note « veuve »
ou « Vve »,
Le
mari vit ailleurs pour le travail, mais alors, il est souvent
mentionné comme « absent » ou « en déplacement »,
et on le retrouve dans les recensements suivants,
Elle
est abandonnée par son mari, car dans ce cas le mari n’est pas
officiellement décédé.
Un abandon difficile à
envisager
Disparu
du foyer, sans décès connu, sans mention d’absence temporaire,
tous
ces éléments convergent vers un abandon….
Il
arrive, au fil d’une recherche généalogique, qu’un ancêtre
prenne une place particulière. Parfois, ce n’est pas celui dont on
sait le plus, mais celui dont l’histoire résonne, celui dont on
devine les silences, les fragilités, les choix impossibles. Alors,
sans qu’on l’ait vraiment décidé, un lien affectif se tisse.
C’est
ce qui se produit avec Émile
Deiber.
À force de suivre ses traces, de reconstituer ses gestes, ses
métiers, ses déplacements, j’ai
fini
par le voir vivre. J’imagine
ses journées, ses espoirs, ses contraintes. Je
le regarde non plus comme un nom dans un registre, mais comme un
homme réel, avec ses forces et ses limites.
Et
c’est précisément pour cela que l’idée qu’il ait abandonné
sa famille
est difficile à envisager. Non pas parce qu’elle serait impossible
— l’histoire est pleine de disparitions, de départs forcés, de
silences imposés — mais parce qu’elle ne correspond pas à
l’image intime que je
me suis
construite de lui. Allez
savoir pourquoi...
Je ressens une
forme de résistance intérieure : je voudrais croire qu’il y a une
autre explication, un accident, une contrainte, une disparition
involontaire. Je voudrais préserver la cohérence de l’homme que
j’ai appris à connaître, celui qui travaillait, qui se déplaçait,
qui assumait ses responsabilités.
Ce n’est pas de
la naïveté. C’est tout simplement la preuve que la généalogie
est une affaire de rencontre. Et parfois, cette rencontre crée un
attachement qui rend certaines hypothèses douloureuses à accepter.
Et pourtant, à y regarder de plus
près, cette hypothèse est plausible :
Aucun
décès au nom d’Émile Deiber n’apparaît dans les communes
logiques (Reims, Warmeriville, Bury), exception faite de cet
« inconnu »,
Les
« optants » alsaciens ont souvent connu des
ruptures familiales après l’exil de 1872, et il pourrait être
possible qu’Émile soit repartie en Alsace, mais pas dans sa
région natale,
Les
hommes qui abandonnent leur famille sont
statistiquement
invisibles
dans les recensements suivants (changements de commune, d’employeur,
parfois de nom).
Tout
cela rend l’hypothèse très crédible.
Une impensable explication
Parce
qu’un
accident de travail ou de trajet est
toujours possible, une
hospitalisation loin du domicile, une mort non déclarée
immédiatement, un enterrement dans une commune où il n’était pas
connu….. la famille pouvait rester sans
information fiable
pendant des mois, mais
certainement pas des années.
La
fin du XIXᵉ siècle est marqué par
des
crises textiles, des fermetures d’ateliers, des déplacements
saisonniers, Émile aurait
pu partir pour
quelques semaines,
espérant rapporter de quoi vivre, et se retrouver pris dans un
engrenage, comme
par exemple, une perte de papiers, une impossibilité
de revenir faute d’argent. Mais
ce
type de disparition involontaire aurait
laissé une trace.
Et
sans
imaginer un crime grave, Emile
aurait pu être incarcéré pour dettes,
vagabondage, un
conflit
de travail, une
simple altercation.
Une courte détention aurait
suffit
à rompre
le lien avec la famille,
mais
Émile savait écrire ; et
malheureusement, les registres des écrous des départements 60 et 51
sont pas encore numérisés. Par contre, Emile n’a pas été
expédié au bagne….
J’ai
même envisagé qu’Emile soit reparti en Alsace pour se battre
contre les Prussiens !
Ce
ne sont pas les motifs qui manquent ! Et puis, il
existe des cas où un homme quitte son foyer sans
intention d’abandonner,
mais parce qu’il se sent incapable de subvenir aux besoins de
sa famille, honteux
d’un échec professionnel, ou
tout simplement
en situation de détresse psychologique.
Ce
n’est pas un abandon au sens moral : c’est un geste de survie,
certes maladroit, mais tragique.
C’est
probablement la moins
satisfaisante
au regard de ce que je
perçois
d’Émile. Quand un ancêtre nous touche, quand son parcours nous
semble cohérent, digne, solide, il est naturel de chercher des
explications plus
humaines, plus nuancées,
qui respectent l’image que l’on s’est construite de lui.
Alors,
je vais encore attendre un peu qu’il sorte de l’ombre….
*
Pour en savoir plus :
La
guerre de 1870 à Reims - Patrimoine des bibliothèques de Reims
Le
12 février 1871, l’abbé Miroy est fusillé à Reims par les
Allemands.
Les Optants d’Alsace-Lorraine de 1872 - Historique