Nos arbres généalogiques abritent
tous des figures peu recommandables. Sans chercher à les disculper,
j’éprouve pourtant le besoin de redonner un peu de lumière à ces
existences que la vie a brisées. Bien sûr, la malchance ou
l’adversité ne conduisent pas toujours à la délinquance — et
heureusement. Mais il arrive que certains parcours deviennent plus
compréhensibles lorsqu’on en explore les failles et les blessures.
J’ai donc voulu
en savoir un peu plus sur Auguste Louis DELOBEL.
*
Je
suis une
nièce à la 4e génération d'Angélique
Émilie HERBEZ
– enfant
de mon SOSA 48 - dont
le conjoint Edmond
Augustin DELOBEL est un
cousin issu de germains d'Auguste
Louis DELOBEL ; tout
ceci est un peu compliqué, mais pour faire
court, Edmond Augustin et Auguste Louis ont les mêmes
AAgrand-parents paternels.
Louis Auguste DELOBEL est né le 20
septembre 1841 à Haubourdin, une petite ville à moins de 7 Kms à
l’ouest de Lille. Il est le seul garçon de la famille – parmi
quatre filles ! - et le digne fils de son père, Charles Félix
et de sa mère Charlotte Adelayde GLORIAN ; comme son père il
sera serrurier.
Non pas sabotier comme son grand-père
maternel ou fileur de coton comme son grand-père paternel, serrurier
est un métier hautement qualifié ; il est un artisan
du métal,
formé par un long apprentissage, et il sait lire et écrire. Il est
capable de fabriquer, ajuster,
réparer des serrures, ou tout
autre mécanisme. Sa
technique exige
une réelle maîtrise et il est d’autant durable, qu’il s’adapte
à l’industrialisation qui envahit le
Nord de la France.
Oran,
l’Algérie coloniale
Issu d’un milieu
modeste mais instruit, il grandit dans une région où de nombreux
jeunes hommes, faute de perspectives locales, choisissent l’armée
comme voie d’avenir ou d’émancipation. On peut légitimement se
demander s’il n’a pas souhaité se soustraire à une autorité
paternelle trop pesante, mais ce n’est que pure spéculation….
À
ses
vingt ans, en 1861,
il est appelé à
se présenter
au
recrutement
militaire.
Son dossier matricule, conservé aux Archives départementales du
Nord, permettrait de préciser les circonstances exactes de son
entrée dans l’armée, mais
le dossier n’est pas encore numérisé.
Ce qui est certain, en revanche, c’est qu’il y fait suffisamment
ses preuves pour obtenir un poste de comptable
d’un corps militaire,
une fonction réservée à des soldats instruits, fiables et déjà
expérimentés.
Au
cours des années 1860, l’armée française envoie de nombreux
régiments en Algérie,
alors territoire colonial en pleine expansion. Auguste Louis fait
partie de ces hommes affectés outre‑mer. Il est stationné
dans la région d’Oran,
l’un des principaux centres militaires de la colonie. Son rôle de
comptable l’amène à gérer les effets, vêtements, matériels et
approvisionnements du corps auquel il appartient — une
responsabilité importante dans une armée où la logistique est
essentielle.
L’année
1868
marque un tournant dramatique dans sa vie. « Le
5
décembre 1868,
il est traduit devant le 1er
Conseil de guerre permanent de la 2e Division militaire d’Algérie »,
siégeant à Oran. Cette juridiction, exclusivement militaire, ne
juge que des soldats ou des employés de l’armée. Auguste Louis
est accusé « de
recel
d’effets appartenant au corps militaire dont il était comptable »,
autrement dit d’avoir détourné ou conservé des objets
appartenant à l’armée.
Le
Conseil de guerre le reconnaît coupable de deux faits distincts et
le condamne à cinq
ans de travaux forcés.
À cette époque, une telle peine entraîne généralement l’envoi
dans un bagne
maritime
- souvent Toulon - ou dans une compagnie
de discipline d’Afrique,
redoutée pour ses conditions extrêmement dures. Cette condamnation
lourde témoigne de la sévérité de la justice militaire envers les
fautes commises dans le cadre du service.
Ainsi
se dessine la trajectoire d’Auguste Louis DELOBEL : celle d’un
jeune homme du Nord devenu soldat, envoyé en Algérie dans le cadre
de son service, occupant un poste de confiance, mais rattrapé par
une faute qui bouleverse son existence : une erreur qu’il
paiera cher, car sa vie en sera totalement transformée…..
Toulon,
puis la Nouvelle-Calédonie
A
deux reprises il est condamné pour « recel
d’effets militaires » ;
la
peine est lourde et sera de 5 ans de travaux forcés. Sa condamnation
relève d’une faute
grave, commise dans le cadre de son service, avec récidive. Il
partira donc pour un bagne colonial.
D’après
les documents d’archives, Auguste Louis DELOBEL est condamné
le 5 décembre 1868
à
Oran (Algérie),
il arrive au bagne le 13 janvier 1869 ;
il
n’a pas formé de pourvoi en cassation ; le
jugement est donc devenu définitif et
dans l’immédiateté : soit
il a
renoncé
à se pourvoir, soit
le délai légal est expiré sans qu’il ne fasse de démarche. Dans
tous les cas, cela confirme que la peine est exécutoire et qu’il
est envoyé au bagne sans recours. S’ensuit
une dégradation civique, une peine complémentaire pour les
condamnés aux travaux forcés, entraînant la
perte des droits civiques (vote, éligibilité) ainsi
que la
perte des droits de famille (autorité parentale, etc.), une
dégradation publique.
Il
pourrait également
s’agir d’une dégradation militaire puisqu’il
était soldat.
Mais
avant
d’embarquer pour la Nouvelle-Calédonie, il doit faire une escale
par un bagne métropolitain. Brest, Rochefort,
et Toulon
servaient de dépôts : les condamnés y étaient enregistrés, mis
en chaîne, et attendaient leur embarquement pour
une autre destination plus lointaine. Mais de quel bagne s’agit-il ?
Par déduction, j’opte pour Toulon ; en effet, Brest
est fermé depuis 1858 et Rochefort est souvent réservé aux
condamnés affectés à la Guyane. Donc le bagne de Toulon est de
loin le plus probable.
Le
21 janvier seulement, il est
« détaché
de la chaîne
» ce
qui signifie
qu’il est retiré du groupe des forçats enchaînés pour être
affecté à un transport maritime. C’est une étape administrative
juste avant l’embarquement.
Le
23 janvier 1871, le voici donc embarqué
pour la Nouvelle-Calédonie sur la frégate La
Sibylle :
c’est
la date de son départ
définitif
de France.
La
Sibylle
est un navire de transport de condamnés. Le voyage vers la
Nouvelle-Calédonie dure
environ
4 à 5 mois,
avec un encadrement militaire strict, des conditions sanitaires
difficiles, une organisation très codifiée (cages, ponts réservés,
rationnement). Ce
n’est donc ni du tourisme, ni une promenade de santé.
Le bagne de
Nouvelle‑Calédonie n’est
pas un lieu unique mais un ensemble
de camps pénitentiaires,
dont le cœur se trouve
sur l’île
Nou,
juste en face de Nouméa. C’est là que se concentrent le dépôt
des transportés, le port
d’arrivée des convois, les
ateliers (maçonnerie,
menuiserie, forge…), les
quartiers disciplinaires, mais
également l’hôpital, le
cimetière des bagnards et
l’administration pénitentiaire.
Pour exploiter le
territoire, l’administration a créé des camps de travail - liés
à l’économie locale - dans plusieurs régions :
Bourail
: colonie agricole pénitentiaire, avec concessions attribuées aux
libérés
La
Foa
: travaux agricoles et
forestiers
Koné
: exploitation et défrichement
Pouembout
: culture et élevage
Canala
: travaux routiers et forestiers
Prony
(sud de Nouméa) : extraction de bois et travaux portuaires.
La
Nouvelle-Calédonie sera un lieu de déportation politique,
principalement sur l’île des Pins, après 1871 pour les
« Communards ».
Condamné
à une peine de 5 ans de travaux forcés et à 100 francs d’amende
pour « faux
en écriture privée »
c’est-à-dire falsification de documents non officiels (lettres,
contrats, etc.), Auguste Louis DELOBEL est ce que l’on appelle un
« transporté » ;
ce sont les bagnards les plus nombreux, condamnés aux travaux
forcés ; il existe également les « déportés »
ou
prisonniers politiques et
les « relégués »,
des récidivistes envoyés à partir de 1885.
Le
bagne de Nouvelle‑Calédonie fut l’un des plus vastes
systèmes pénitentiaires coloniaux français, actif de 1864 à 1924,
où plus de 21 000 condamnés furent envoyés pour y purger des
travaux forcés et, de ce fait, participer à la colonisation du
territoire.
Les
condamnés étaient utilisés pour construire des routes, des ponts,
des bâtiments administratifs, défricher et cultiver, exploiter
mines et forêts, et servir de main‑d’œuvre dans les
concessions pénales. La discipline très dure et les travaux
exténuants. L’objectif officiel était double : punir
et peupler
la colonie.
Mais
une fois la peine purgée, la majorité des condamnés n’avaient
pas le droit de rentrer en métropole
: ils devenaient colons forcés. Car à l’issue des 5 années,
Auguste Louis DELOBEL passe en résidence
obligatoire
pendant une durée équivalente à sa peine, sauf décision
contraire. Condamné en 1869, il ne peut être libéré qu’en 1879.
Le
bagnard DELOBEL semble une force de la nature : bien que la
mortalité soit élevée, il survivra aux maladies fréquentes,
telles que le paludisme et les dysenteries.
Le
bagnard DELOBEL semble une force de la nature : bien que la
mortalité soit élevée, il survivra
aux maladies fréquentes, telles que le paludisme et les dysenteries.
Il
se fait même remarqué pour sa bonne conduite et est « admis
aux épreuves » ;
c’est une étape
préalable à l’obtention d’un meilleur statut pour obtenir une
concession
(un lopin de terre à cultiver), un passage
dans une catégorie moins surveillée, un accès à certains travaux
ou privilèges, voire une libération conditionnelle.
S’il
gagne la confiance de l’administration pénitentiaire
le 15 avril 1870, quelques dérapages lui occasionneront toutefois
des nuits au cachot.
De
nombreuses cicatrices sur son corps attestent des rixes à arme
blanche (omoplate gauche), voire d’accidents lors de travaux
pénibles (annulaire droit, bas de la jambe droite) et bien sûr de
multiples vaccinations obligatoires. La trace de saignée au bras
gauche pourrait être le résultat d’un tatouage rudimentaire ;
et la « lentille » sur les côtes droites pourrait faire
penser à une marque de naissance. Ces cicatrices témoignent d’une
vie exposée, rude, et surveillée.
Le
retour, à Haubourdin
Après
10 ans de travaux forcés, même un homme robuste a les articulations
usées. Il souffre de douleurs chroniques, dos, genoux, épaules ;
il a les mains épaissies, fendillées, brûlées par les outils. Il
porte la fatigue dans la posture, avec ses épaules tombantes et sa
nuque tendue.
Auguste
Louis DELOBEL n’est pas brisé, mais il n’est plus l’homme de
1868 : il a 38 ans et il est libre !
Il
va pouvoir rentrer chez lui, à Haubourdin, même si le chemin est
long, très long….
Le
teint coloré par
le soleil calédonien, le visage
creusé
par les années, une barbe
châtain et
probablement grisonnante, le
front
large,
ridé par la fatigue, des yeux
bleus
qui ont vu trop de choses et
ses 1m76
- un
homme plutôt grand pour l’époque – il
embarque sur un navire de retour, accoste à Toulon où il est remis
aux autorités civiles pour régularisation.
Auguste
Louis DELOBEL est
un
homme qui a appris : il
sait obéir
quand il le faut, se taire quand c’est nécessaire, mais
surtout négocier
sa survie.
En 1879, la France dispose d’un
réseau ferroviaire très dense, structuré autour de grandes
compagnies : laligne Paris–Lyon–Méditerranée (PLM) – ouverte depuis 1852
– lui permet très certainement de remonter de Toulon jusqu’à
Paris, puis une dessert de la Compagnie du Nord, en direction de
Lille, l’amène jusqu’à la gare d’Haubourdin. Rien ne me
permet d’affirmer qu’il a pu payer son billet de train ou qu’il
a dû faire appel à de bonne volonté pour l’acheminer jusqu’à
la maison de son père.
Il
revient donc
à
Haubourdin,
sans statut social, sans certitude d’être accueilli, sans
argent,
peut-être sans illusions, mais
avec une force intérieure que seuls les survivants possèdent.
Il
a peut-être honte. Il a peut-être peur. Il a sûrement
envie de prendre
un nouveau départ….
Les anciens forçats
parlent peu. Ils gardent en eux les injustices, les violences, les
humiliations, les rares moments de fraternité, les paysages qui les
ont hantés.
Auguste Louis DELOBEL voudrait tout
effacer, mais il revient avec un silence
épais, un silence qui protège et qui enferme.
Il
revient
dans sa ville natale, mais sa mère est décédée le 5 janvier
1880 ; son père Charles Félix lui survivra encore onze
années ; alors Auguste Louis
DELOBEL reprend
sa ferrière de serrurier et se met au travail dans l’atelier de
son père.
Il
épouse la jeune Eugénie Amandine LEFEVRE le 30 avril 1881 ; la
jeune mariée d’à peine vingt ans mettra au monde un premier
enfant, en 1882 mais qui ne vivra que quatre mois…. Victoria
Isabelle Irénée s’éteindra le 9 mai 1883 ; son père la
suivra le 10 octobre de la même année.
Au
début des années 1880,
Haubourdin n’est plus un simple village rural : c’est une petite
ville industrielle
de la couronne lilloise ; qu’il
s’agisse de brasseries
(Haubourdin est un centre brassicole important au XIXᵉ siècle), de
filatures
et tissages, d’usines
de produits chimiques, de
moulins
et
de tanneries, la
proximité de Lille, Loos et Emmerin en fait un nœud
ouvrier.
La
population, jeune et ouvrière est dense et très vulnérable aux
épidémies (variole,
typhoïde, diphtérie) ; les logements sont souvent insalubres.
On peut dire qu’Haubourdin
est alors une commune
populaire,
marquée par la pauvreté ouvrière.
Au
regard du décès de l’enfant en mai 1883, suivi quelques mois plus
tard par celui de son père en octobre de la même année, il est
difficile de ne pas envisager un lien avec la situation sanitaire
locale. L’extrême jeunesse de l’enfant et la probable fragilité
physique du père, marqué par de longues années de bagne, ont pu
favoriser la transmission ou l’aggravation d’une maladie
infectieuse alors présente dans la commune. Quoi qu’il en soit,
l’épouse d’Auguste Louis DELOBEL survivra à cette double
épreuve et refera sa vie, se remariant à deux reprises.
Quelle
trajectoire brisée que celle d’Auguste Louis DELOBEL. Le bagne ne
laisse jamais indemne : on en revient vivant, mais rarement intact.
*
Pour
en savoir plus :
La
FREGATE une invention Dunkerquoise .
la
Sybille puis l'Alceste
Comment
sont traités les transportés reclus en Nouvelle-Calédonie (1907) |
Criminocorpus
Petit
opuscule pour M. Colin, médecin major (témoignage, chansons,
poèmes) (1910) |
|
Criminocorpus
Tirages
de plaques de verre. Guyane (1906) | Criminocorpus
La
Nouvelle Calédonie| Criminocorpus
Carte
de la Guyane française indiquant les établissements pénitentiaires
| Manioc
Carte
de la Nouvelle Calédonie et de ses dépendances avec la colonie
pénitentiaire de l'île Nou | Manioc
Rapportsur les épidémies pour les années 1870, 1871, 1872, présenté àl'Académie de médecine par M. Delpech,... | Gallica