De la chaleur des corons à
l’horreur des tranchées
C'est
à Montigny-en-Gohelle puis à Billy-Montigny (rue de la Gare, Coron
de la Place), que la route de Paul croise celle d'Augustine DEROUILLON. sœur
cadette de mon SOSA 13 et la mère de mon grand-père maternel,
Kléber. Une femme marquée dès son plus jeune âge par la rude
réalité de la précarité.
En
1910, Paul partage sa vie avec Augustine ancrant un peu plus son
existence dans les tourments et la précarité des faubourgs du
bassin minier.
Le
8 avril 1910, Augustine
donne naissance à une fille prénommée Léonie Jeanne, déclarée
par Paul à son domicile ; malheureusement, le nourrisson
s'éteint quelques mois plus tard, en juillet 1910.
D’une
précédente union d’un père inconnu, Augustine
a mis au
monde un petit garçon Victor Louis ; intriguée par l’absence
de l’enfant au sein du nouveau foyer SORLIN-DEROUILLON, j’ai
retrouvé la trace du
petit Louis
confié à
la garde des
grands-parents Derouillon.
Le
9 août 1911, Augustine accouche d'une autre fillette, Léonie. Bien
que Paul n'apparaisse pas sur l'acte de naissance, la vie commune des
deux parents au moment de la conception et de la venue au monde
laisse très fortement penser qu'il en est le père ; le choix
du prénom — hommage manifeste à la propre mère de Paul —
laisse très peu de doute sur sa paternité.
Mais
Paul est toujours marié…. Alors pourquoi ne divorce t-il pas s’il
a fait le choix d’une nouvelle vie ?
Le
divorce est rétabli en France depuis la loi Naquet en 1884. mais la procédure judiciaire est longue,
complexe et surtout très coûteuse. Il faut mandater un avoué, un
avocat, payer des frais de justice d’autant
plus inaccessibles
pour une personne vivant dans la précarité, sortant régulièrement
de prison ou enchaînant les petits boulots de mineurs.
Le
mariage légal important peu au quotidien, vivre en concubinage -
comme Paul l'a fait avec Augustine - était une pratique extrêmement
courante,
et engager une démarche de divorce n'avait tout simplement aucun
sens pratique ou culturel pour eux.
Si
Paul est parti dans le Nord (le bassin minier), Émilie est restée
dans l'Aisne, où elle a d’ailleurs continué de se livrer à la
prostitution ; elle décédera en 1921 en étant toujours
désignée comme son épouse. L'absence de vie commune rendait
l'urgence du divorce moins pressente, la séparation de fait «
remplaçant
» en pratique la procédure officielle.
C’était
sans compter sur la guerre….
Au
regard du Code civil de 1804, Paul étant marié légalement avec
Émilie Hervet, tout enfant qu'il aurait eu avec une autre femme (ici
Augustine) était considéré comme un enfant adultérin. À
l'époque, la loi interdisait strictement la reconnaissance
administrative des enfants adultérins afin de protéger la famille
légitime. Un homme marié ne pouvait donc
pas
reconnaître un enfant né hors mariage si cela laissait apparaître
son adultère sur les registres d'état civil.
La relation
entre Paul et Augustine était loin d'être un fleuve tranquille
En
février 1911, quelques mois seulement avant la naissance de Léonie
(en août 1911), une violente dispute éclate rue de la Gare à
Billy-Montigny où Paul roue Augustine de coups avant de quitter le
logement. Cette instabilité et ces ruptures fréquentes au moment
même des grossesses ou des naissances n'incitaient pas à accomplir
des démarches administratives volontaires d'état civil auprès de
la mairie….
En
dépit de ces violences conjugales, le couple reste lié. Lors du
recensement de 1911, Paul et Augustine résident toujours ensemble
rue de Rouvroy à Billy-Montigny, où elle est officiellement
enregistrée comme sa concubine.
Dans
le bassin minier et les milieux populaires du début du XXᵉ siècle,
la non-reconnaissance officielle n'empêchait pas la paternité « de
fait ».
Pour l'entourage et le coron, Paul assumait le rôle de père au
quotidien lorsqu'il vivait sous le même toit (comme pour la première
petite Léonie Jeanne en 1910 où il avait fait la déclaration de
naissance à son domicile, ou pour le prénom Léonie donné en
hommage à sa propre mère). L'acte écrit à la mairie avait
finalement peu d'importance dans leur vie de tous les jours.
Pour l'observateur
d'aujourd'hui, cette proximité temporelle entre les coups et la
naissance interpelle, voire déconcerte. Elle révèle toute
l'ambivalence qui caractérise les trajectoires d'un couple pris dans
les mailles du quotidien. Les violences conjugales au début du XXᵉ
siècle ne s'inscrivaient pas nécessairement dans une rupture nette
et immédiate. Elles alternaient fréquemment avec des phases
d'apaisement, de réconciliation ou de résignation.
D'un côté, il y a
la précarité matérielle et l'isolement d'Augustine : dans ce
milieu ouvrier du bassin minier, quitter un foyer, même violent,
relevait souvent du défi insurmontable pour une femme dépourvue
d'autonomie financière. De l'autre, il y a l'attachement, la
dépendance affective et la certitude partagée qu'il faut « faire
face ensemble » malgré les fêlures. Paul, pris entre son
impulsivité et ses propres démons, n'était pas qu'un homme brutal
; il demeurait aussi le compagnon du quotidien, le père en devenir.
La naissance de cet
enfant témoigne ainsi de cette réalité humaine complexe : les
violences n'effacent pas d'un coup de baguette magique la vie intime,
et le foyer reste le théâtre où se côtoient, dans une tension
permanente, la brutalité des crises et la persistance du lien
marital.
Le
19 octobre 1912, Paul est condamné par le tribunal correctionnel de
Béthune à un mois de prison pour coups et blessures volontaires. Le
23 novembre de la même année, le même tribunal le condamne cette
fois-ci à huit jours de prison. Rien
ne nous laisse envisager que Paul ait encore commis des actes de
violences à l’encore d’Augustine ; il pourrait tout aussi
bien s’agir d’une bagarre de cabaret entre hommes, d’une
dispute de voisinage, d’une rixe sur un lieu de travail ou bien
encore de violences conjugales.
L'ancrage parisien et la tourmente
de 1914
Quoiqu’il en
soit, Augustine attend un nouvel heureux évènement :
Alphonsine Rosalie
nait le 29 avril 1913, à Paris.
L’enfant voit le jour au cœur du 14e arrondissement, à la Villa
Moderne, une petite impasse pittoresque débouchant au 15 de la rue
des Plantes, au
coeur du quartier populaire du Petit-Montrouge.
Au
mois de septembre 1913, Paul résidait à Billy-Montigny tandis
qu’Augustine avait trouvé refuge au 4 rue de la Verrerie à Paris.
Paul rejoindra toute la famille au début de l’année 1914.
Cette
période illustre à nouveau la marginalité violente dans laquelle
évoluait Paul, tiraillé entre ses tentatives d'insertion dans les
fosses minières et l'emprise de relations destructrices, peu de
temps avant qu'un nouveau tournant ne le mène vers Paris et les
tranchées de la Première Guerre mondiale.
Ce
fragile répit parisien est balayé par l'histoire en l'été 1914.
Par le décret du 1er août ordonnant la Mobilisation Générale,
Paul est rappelé à l'activité. Arrivé au corps le 14 août 1914,
il est jeté dans les combats de la Grande Retraite avec
le 10ème RI.
Pourtant,
le
sentiment général est au devoir accompli et à une ferveur presque
naïve ; les hommes sont partis la fleur au fusil, convaincus
par la propagande et la conviction partagée d'une campagne rapide,
propre et victorieuse, réglée en quelques semaines avant les
moissons d’automne. Les wagons résonnent de la Marseillaise,
les quais de gare croulent sous les embrassades et les bouquets
offerts par la foule enthousiaste. Ils
seront de retour pour Noël….
Mais cette
certitude triomphale va violemment se briser dès les premiers
affrontements de la bataille des Frontières. Face aux feux croisés
de la mitraille adverse et à la puissance dévastatrice de
l'artillerie lourde allemande, la réalité de la guerre moderne fond
sur les troupes avec une brutalité inouïe. Les uniformes garance,
trop voyants dans les plaines ouvertes, deviennent des cibles
faciles. En quelques jours à peine, sous un déluge d'acier, la
vague française est balayée et fauchée. L'illusion d'une guerre
héroïque et rapide s'effondre dans le sang…..
Lors
de la terrible
bataille de Bellenglise, l'affrontement meurtrier décime les réservistes
territoriaux
face à la supériorité de l'artillerie allemande ; Paul est
porté disparu le 28 août 1914. Sa campagne contre l'Allemagne
s'arrête net après seulement deux semaines d'engagement. Un destin
brisé au carrefour de ses errances.
Le
mois d'août 1914 demeure le plus meurtrier de toute l'histoire de
l'armée française, avec notamment la journée noire du 22 août
1914, où plus de 27 000 soldats français perdirent la vie en
vingt-quatre heures (notamment en Belgique et dans les Ardennes).
Paul
est tombé au milieu du chaos de la bataille — fauché par la
mitraille ou pulvérisé par l'artillerie — sans que ses camarades
ou les brancardiers n'aient pu relever sa dépouille ni l'inhumer
sous une tombe nominative.
Pour les proches
restés à l'arrière, comme Augustine, cette mention a ouvert une
longue période d'angoisse et d'attente. Pendant des mois, voire des
années, l'espoir subsistait qu'il ait été fait prisonnier en
Allemagne sans avoir pu donner de nouvelles.
Ce n'est qu'après
la fin de la guerre - ici jugement du 31 janvier 1921- que les
tribunaux civils ont rendu des jugements
déclaratifs de décès pour fixer officiellement la date de
la mort à la date de la disparition, permettant ainsi de régler les
successions et les pensions d'orphelins ou de veuves de guerre.
Veuves de guerre ?
Emilie HERVET est décédée en octobre 1921 et ne semble n’avoir
jamais eu d’enfant avec Paul. Quant à Augustine, bien qu’ayant
vécu plusieurs années à Paul, elle ne peut légitimement percevoir
une pension pour les enfants du couple, puisqu’aucun n’a été
reconnu.
À
Billy-Montigny, la violence de Paul était intime, bruyante,
impulsive. C’était celle des éclats de colère dans le huis clos
d’un garni de la rue de la Gare, des portes qu’on claque, des
corps meurtris sur le plancher et des procès-verbaux dressés à la
hâte par la gendarmerie locale. Une brutalité à hauteur d'homme,
née de la misère, de l'exaspération et des fêlures d'une vie
tumultueuse.
Deux
ans plus tard, la guerre est venue substituer à cette violence
individuelle une tout autre mécanique : une violence industrielle,
aveugle et anonyme. Sous le pilonnage des obus et le crépitement
mécanique des mitrailleuses, il n'y avait plus d'accès de fureur ni
de querelles de couple ; seulement le feu, l'acier et le chaos d'un
champ de bataille qui fauchait les hommes sans distinction. Une
innommable boucherie….
Cette tempête
industrielle a fini par l'absorber tout entier. De l'homme impulsif,
de l'ancien soldat des BILA et du compagnon violent, la guerre n'a
laissé aucune sépulture, aucun lieu de mémoire où se recueillir.
Il ne reste de lui qu'une mention laconique inscrite à l'encre
violette au bas d'un registre matricule — « Disparu au combat
» — et, à l'arrière, une jeune femme seule, Augustine,
contrainte de se relever pour élever leur enfant dans l'ombre d'un
fantôme. Un seul enfant sur les trois….
Un
geste de survie et d'arbitrage économique sous la contrainte
Certainement
après des nuits d’angoisse et de culpabilité, Augustine
a
fait son choix :
Victor a été confié à ses parents depuis longtemps, Alphonsine a
été
envoyée
en nourrice…. Je la retrouve à Chissey en Morvan !
Curieusement, je connais bien cette commune puisqu’elle est le
berceau de ma famille côté grand-mère paternelle. Et c’est avec
stupeur que je l’ai vu inscrite « enfant
de l’Assistance ».
Sa mère Augustine n’a gardé auprès d’elle que l’enfant du
bonheur, celui des jours heureux, Léonie.
La
tentation est grande de juger Augustine avec nos yeux d’aujourd’hui.
Replongez-vous dans le contexte…..
Son
geste,
loin d'être un acte d'abandon au sens moral ou d'un désamour
maternel, s'inscrit au cœur des mécanismes complexes de survie
sociale et psychologique des femmes populaires durant la Grande
Guerre ; il faut croiser réalité historique, sociologie de la
pauvreté et psychologie du traumatisme pour
mieux expliquer.
Le
coût de la vie s'envolait à Paris. Pour travailler, une mère ne
pouvait pas garder de très jeunes enfants au domicile sans mode de
garde payant. En
répartissant les charges - Victor auprès des grands-parents,
Alphonsine
placée
via le réseau nourricier du Morvan - Augustine assure la
subsistance physique de sa progéniture. Le placement à l'Assistance
publique ou en nourrice n'était pas nécessairement vécu comme une
rupture définitive, mais souvent comme une mesure temporaire
d'urgence pour sauver l'enfant de la misère urbaine et de la
malnutrition.
Alors pourquoi
garder Léonie et confier
les autres ? Léonie incarne l'apaisement d'une période parisienne,
la promesse d'une vie de famille reconstruite à la Villa Moderne
juste avant que la guerre ne vienne tout balayer. Elle représente
l'espoir et le souvenir de la présence de Paul avant l'enfer des
combats, avant l’arrivée d’Alphonsine.
Et si Paul avait
survécu à l’enfer
Je ne peux
m’empêcher de penser que Paul envisageait peut-être le divorce.
De nombreux Poilus,
confrontés à la faim, au froid et à la mort imminente dans les
tranchées, ont éprouvé un besoin viscéral de « remettre leur
vie en ordre » en cas de retour. Le mariage, souvent négligé
avant-guerre par manque de moyens ou par insouciance, devenait l'acte
symbolique pour sceller le foyer, protéger la compagne et donner un
nom légal aux enfants.
L'histoire
d'Augustine et de Paul portait en elle cette promesse suspendue. Paul
n'était pas libre : un premier mariage le liait toujours à Émilie.
À Paris, leur bonheur quotidien s'écrivait dans l'ombre
de cet engagement passé qu'il fallait défaire. Il devait divorcer,
rompre juridiquement les amarres avec Émilie pour pouvoir enfin
offrir à Augustine le titre d'épouse et à ses enfants la
légitimité d'un nom sans tache.
La guerre a pris de
vitesse leurs projets de reconstruction. En engloutissant Paul dans
la tourmente de 1914, les obus n'ont pas seulement tranché une vie
d'homme : ils ont verrouillé le passé. Émilie est restée la veuve
officielle devant la loi, tandis qu'Augustine, privée de ce mariage
de réparation qui aurait tout changé, s'est retrouvée seule dans
la précarité des compagnes de l'ombre, avec pour toute richesse la
mémoire des jours heureux et la charge d'élever les enfants.
De l’ombre à
l’émancipation
En se faisant
l'écho de la vie d'Augustine, on mesure avec une acuité
particulière l'immense chemin parcouru par les femmes en un siècle.
Au début du XXᵉ
siècle, une femme confrontée à la brutalité du quotidien se
trouvait enserrée dans un cadre juridique et social impitoyable.
Soumise à l'autorité maritale par le Code civil, privée du droit
de vote, dépourvue de statut légal en tant que concubine et
financièrement vulnérable, elle devait affronter seule les fêlures
du foyer. À cette époque où le silence régnait souvent sur les
affaires domestiques, les coups subis demeuraient confinés au huis
clos des garnis, traités au mieux comme de simples faits divers, des
femmes qui « avaient bien cherché ». Augustine
devait se battre au quotidien pour survivre, faire reconnaître ses
enfants et assurer leur subsistance, contrainte à des arbitrages
déchirants par une société qui n'offrait aucun soutien aux mères
isolées.
Aujourd'hui, le
statut de la femme s'est métamorphosé. La liberté de choisir sa
trajectoire, d'accéder à l'autonomie financière, l'égalité des
droits au sein du couple et la protection de toutes les formes de
familles ont reconfiguré le paysage social. Surtout, la levée du
tabou et la reconnaissance
juridique et sociétale des violences intrafamiliales
constituent une avancée fondamentale : ce qui était autrefois tu ou
minimisé est désormais nommé, poursuivi et pris en charge par la
loi, affirmant le droit inviolable de chaque femme à la sécurité
et à la dignité au sein de son propre foyer.
Mesurer l'existence
d'Augustine à l'aune de nos droits contemporains, ce n'est pas
seulement porter un regard ému sur le passé : c'est reconnaître la
dette de mémoire que nous avons envers ces femmes de l'ombre. Par
leur résilience silencieuse face aux crises, aux guerres et à
l'injustice des lois de leur temps, elles ont forgé, pas à pas, le
terrain sur lequel s'est bâtie l'émancipation des générations
futures.
*
En
plongeant dans les archives de Paul SORLIN, j'ai voulu comprendre
l'homme derrière le dossier judiciaire, et offrir à sa mémoire la
seule chose que l'Histoire et la justice de son temps ne lui avaient
pas accordée : un regard objectif, éclairé et profondément
humain.
Mais
je dois reconnaître que le parcours d’Augustine DEROUILLON m’a tout
particulièrement émue... Elle incarne ces figures féminines
« ordinaires »
trop
souvent restées dans l’ombre de nos arbres généalogiques.
On
se plaît souvent à rêver que nos aïeux s'aimaient d'amour et
d'eau fraîche, sans envisager les contraintes bien plus prosaïques
de la vie.
Pour
en savoir plus :
Saint-Quentin
14-18, une guerre en mémoire - Saint-Quentin - Site internet
Saint-Quentin
— Wikipédia
(14)L'histoire de Saint-Quentin - YouTube
Saint-Quentin
de 1914 à 1918
La
rue de la Raffinerie au Faubourg d’Isle
https://www.billy-montigny.fr/
Historique
des Régiments d'Infanterie durant 14/18 du N°1 à 50
Dictionnaire
topographique, historique et étymologique des rues de Paris
Réviser l'histoire de la Première Guerre mondiale en podcasts | FranceCulture
Cimetière communal – Bellenglise