De femme et d’acier est un roman
biographique et historique qui retrace le destin hors du commun du
docteur Nicole Mangin - connue aussi sous le nom de Nicole
Girard-Mangin - l'unique femme médecin affectée sur le front
français durant la Première Guerre mondiale.
L’auteure, Cécile
CHABAUD, « née en 1976, est professeure de lettres dans un
collège. Amoureuse de la littérature classique et des mots, elle
est aussi à l’origine de nombreux projets mémoriels d’envergure
menés avec ses élèves ». Cet
excellent récit a reçu Le prix des Femmes de Lettres et Le Prix de l’Aventure Humaine.
Le récit s'ouvre
le 5 juin 1919 à Paris. Alors que la nuit tombe, le docteur Nicole
Mangin, âgée de 40 ans, cherche le sommeil et se plonge dans ses
souvenirs.
*
Charlotte
Florence Nicolette Mangin est née le 11 octobre 1878 à Paris (AD 75
n°4536 page 30/11) au 195 rue de Charonne. Fille de Charles Auguste,
employé de commerce, et de Marie Emilie Lambinet, elle entreprend
des études de médecine, qu’elle abandonne contrainte et forcée
lors de son mariage avec André Girard le 16/10/1899 à Paris (AD 75
n°777 page 6/26) ; André est négociant en vins, originaire de
Saint-Hilaire-Saint-Florent, petite commune du Maine et Loire, près
de Saumur.
Le
couple aura un seul enfant, Étienne, né le 2 mars 1901 à
Saint-Hilaire-Saint-Florent. Mais Nicole s’ennuie, regrettant
amèrement le monde médical. Profitant des comportements
inappropriés d’un mari volage, elle demande le divorce et revient
sur Paris.
Elle reprend ses
études avec vigueur et ténacité, devant constamment faire ses
preuve, s'imposer par son rigueur professionnelle, évoluant dans un
univers profondément misogyne. A force de travail et de pugnacité,
elle est désormais diplômée de la Faculté de médecine de Paris
en 1903 et devient médecin spécialiste dans la lutte contre la
tuberculose et les maladies contagieuses ; c’est alors qu’elle
est mobilisée par erreur au début de la Grande Guerre, en raison de
ses initiales : Dr Gérard Mongin au lieu de Dr Girard-Mongin
Nicole. Alors qu'elle aurait pu faire corriger cette erreur et rester
à l'arrière, elle choisit de faire face et de mettre ses
compétences au service des soldats.
Bien évidemment,
j’ai recherché sa fiche matricule dans les archives ; mais je
ne l’ai pas trouvée ! Justement parce que l’Administration
Française s’était trompée…..
En 1914, l'armée
ne mobilisait pas de femmes médecins. Son ordre de mobilisation lui
avait été envoyé en raison d'une confusion de l'administration
militaire, qui pensait convoquer un homme ; de plus, Nicole
n’était pas issue du cursus des écoles de santé militaire de
l'époque - réservées aux hommes ! - et s'étant présentée
directement sur les zones de combats avec son ordre de route initial,
elle a été rattachée au service de santé sans passer par le
parcours de recrutement classique des classes de mobilisation
territoriale ou d'incorporation des conscrits qui génèrent les
fameuses fiches matricules départementales par classes d'âge. C'est
toute l'ironie tragique de son destin : elle a exercé au front avec
un grade d'officier - médecin aide-major puis médecin-major - tout
en restant une « ombre » pour l'administration militaire,
qui a longtemps cherché à effacer l'anomalie de sa présence.
*
Outre son combat
quotidien contre la misogynie, Nicole plonge au cœur des hôpitaux
militaires de campagne dans une ambiance chaotique et destructrice,
côtoyant la souffrance extrême des poilus, bravant les
bombardements et la violence des combats pour soigner les corps
brisés.
« Lorsqu’il entra, un
haut-le-cœur lui fit porter sa main à la bouche. Mais il se reprit
et se mordit les lèvres ; sa virilité était en jeu. Il me
suivait dans l’allée centrale. Je ne voulais pas parler et me
contentais de hocher la tête en direction des malades que je lui
présentais. C’étaient des péritonites, des hémorragies
intestinales, des méningites cérébro-spinales. Ici des visages
dévorés de purpura, là des hommes délirants, bavant, proférant
d’incompréhensibles menaces et partout des selles, du sang ….
Fouquet tint quelques minutes, puis sortit en courant. Quand je le
rejoignis, il s’était vomi sur les pieds. »
Affectée dans
divers hôpitaux de campagne — notamment sous les bombardements à
Verdun —, elle a dirigé des services de soins, lutté contre les
épidémies de typhus et de tuberculose qui décimaient les
tranchées, et a fait preuve d'un courage immense salué notamment
par ses pairs masculins.
*
À travers le
destin hors du commun de cette unique femme médecin mobilisée sur
le front français dès 1914, ce livre offre une perspective
bouleversante sur la Première Guerre mondiale, nous plongeant dans
la boue, le sang et la détresse quotidienne des tranchées, vus à
hauteur d'homme – et à travers le regard d'une femme d'exception.
Le grand mérite de
cet ouvrage est de ne rien éluder des conditions de vie terrifiantes
des poilus. En plaçant son héroïne au cœur de foyers de
souffrance absolue comme l'hôpital de Bourbonne-les-Bains puis dans
la tourmente de Verdun, l'autrice restitue avec une grande justesse
documentaire – et sans langue de bois - la terrible réalité
sanitaire du front. Nicole Girard-Mangin affronte sans relâche
l'omniprésence des mutilations, les ravages des obus, de la
mitraille et des gaz asphyxiants ; elle opère dans des
conditions spartiates et sous la menace constante des bombardements.
Qu’il s’agisse de la description de la promiscuité, de la boue
glacée, du froid mordant des hivers dans les tranchées et de la
fatigue chronique qui ronge les organismes, rendant les corps aussi
vulnérables à la maladie qu'aux armes ennemies, rien ne nous est
épargné.
Pourtant, c'est
précisément cette altérité qui permet de révéler toute la
dignité des poilus. Moins prisonnière des codes rigides de la
hiérarchie militaire traditionnelle, Nicole pose sur les soldats un
regard profondément humaniste. Elle ne voit pas seulement des
combattants, mais des hommes brisés et terrifiés par l'abomination
de la guerre, qu'elle écoute, réconforte et soigne avec un
dévouement absolu.
Au-delà de la
description historique des horreurs du front, le livre illustre
magistralement la force de la résilience humaine. Face au chaos, le
personnage de Nicole Girard-Mangin incarne cette conviction que «
nul n'a le droit d'être inutile ». Son obstination à sauver
des vies, à faire face à l'adversité sans jamais plier, fait écho
à la résistance silencieuse des poilus eux-mêmes, qui trouvaient
dans la solidarité de tranchée la force de survivre à
l'impensable.
Ironie du sort, elle qui avait passé
toute la guerre à sauver des vies et à combattre la maladie est
décédée le 6 juin 1919 (AD 75 n°1473 page 16/31) - soit au lendemain de la date où s'ouvre
le roman - à l'âge de 40 ans, d'une surdose médicamenteuse…..
Quand on regarde le
parcours incisif et viscéralement tourné vers l'action de Nicole
Girard-Mangin, l'idée d'un « après-guerre » synonyme de silence,
de retrait ou d'inutilité forcée a de quoi effrayer. Pour une femme
qui avait arraché sa place au front, respiré l'urgence et mené un
combat sans répit, l'arrêt brutal des hostilités et le retour à
une normalité étriquée ont pu ressembler à une forme d'asphyxie.Il me semble que
c'est précisément cette peur de devenir « inutile » ou de
perdre le sens de son combat qui a poussé cette femme d'acier à
briser sa propre armure…. Mais cette réfléxion n'engage que moi !
*
C’est
un écho puissant....
Cette devise, «
nul
n'a le droit d'être inutile
»,
résume à elle seule la force vitale et l'engagement de figures
comme Nicole Girard-Mangin, qui a consacré sa vie à soigner, à
réparer et à refuser de plier face aux injustices ou aux
assignations de son époque.
Je
me sens particulièrement solidaire de cette femme ; dans une
moindre équivalence, j’ai dû faire face à des collègues qui ne
m’ont pas toujours appréciée, car issue d’un parcours différent
du leur. Mon cursus était différent car j’ai embrassé la
carrière de travailleur social plus tardivement que la plupart
d’entre elles ; loin de moi l’idée de me sentir illégitime,
il m’a fallu faire mes preuves et travailler toujours plus pour
avoir, moi aussi, le droit d’être reconnue comme l’une des
leurs.
Après vingt-cinq ans au service des
autres en tant qu'assistante sociale, j’ai besoin de continuer
aujourd'hui à transmettre, à faire vivre la mémoire à travers mes
recherches généalogiques, et à guider les autres dans la
découverte de leur propre histoire ; l'utilité aux autres et
au monde reste un véritable fil conducteur.
« Nul n'a le droit
d'être inutile » est une phrase d'une intensité bouleversante, qui
porte en elle toute une philosophie de la transmission et de
l'effort.
J’ai la conviction profonde que l'existence se mesure à
ce que l'on lègue aux autres, à ce fil que l'on refuse de lâcher.
Transmettre, que ce soit par l'engagement d'une vie, le soin apporté
aux plus fragiles, ou la sauvegarde de la mémoire familiale et
collective, c'est une façon de s'inscrire dans le monde et de ne
jamais cesser d'être vivant.
*
Pour en savoir plus :
Nicole Girard-Mangin — Wikipédia
Nicole Girard-Mangin | SFR
Nicole Girard-Mangin, médecin au front – L'Histoire par les femmes
Nicole Girard-Mangin, une héroïne oubliée de la Grande Guerre (par CécileChabaud). | Theatrum Belli
Edith
Cavell et Nicole Mangin, deux femmes en guerre - Ville de Paris
Nicole Girard-Mangin, médecin (1878-1919) – Femmes savantes, femmes descience
https://janinetissot.fdaf.org/GIRARD-MANGIN%20Nicole.pdf