samedi 23 mai 2026

Zacharie Blondel, un bagnard bien réel (2/2)

Charles Zacharie Blondel est né le 5 juillet 1836 à Gruchet Saint Siméon, en Seine Maritime (AD 76 n°19 page 12/56) ; il est un cultivateur pauvre et à ses heures perdues, il se fait voleur de poules et poseur de collets, histoire d’améliorer l’ordinaire.

En 1863, il épouse Césarine, une normande comme lui. Ils ont trois enfants :

  • Rachel Césarine, née en 1864

  • Gaston Zacharie, né en 1866

  • Charles Raphaël, né en 1867

et puis les drames commencent : en 1875, ils perdent un nouveau-né, un petit garçon né sans vie ; ensuite Césarine tombe très malade et en 1876, elle décède de la tuberculose : elle avait 36 ans. Zacharie se retrouve veuf avec trois enfants à charge ; au décès de leur mère, ils ont respectivement : Rachel Césarine 12 ans, Gaston Zacharie 10 ans et Charles Raphaël 9 ans.

Le devenir des enfants

La situation d’un père veuf, journalier, soudain seul avec trois enfants et sans aucun soutien familial — les grands‑parents étant déjà tous décédés — est à la fois dramatique et tristement courante au XIXᵉ siècle. Dans un tel contexte, marqué par la précarité matérielle et l’absence de relais, beaucoup de veufs choisissent de se remarier rapidement afin d’assurer la survie du foyer. Zacharie, lui, semble avoir pris une voie plus rare : assumer seul l’éducation de ses trois enfants.

Sans famille élargie pour prendre le relais pendant ses journées de travail, les enfants auraient pu être placés, voire abandonnés, comme cela arrivait fréquemment. Pourtant, Zacharie fait le choix de maintenir la fratrie unie et de s’installer à Rouen pour tenter de reconstruire une stabilité.

Rachel Césarine est la première à se marier, en 1887 ; elle est déjà plus ou moins autonome. Elle a 23 ans et réside au 22 rue de la Vicomté, tandis que Zacharie vit au 41 rue du vieux palais. Les deux logements ne sont pas très éloignés l’un de l’autre.

Si Zacharie sera présent au mariage de sa fille, il n’en sera pas de même pour celui de ses fils, car en 1900 et 1901, il n’est déjà plus de ce monde….

En 1890, Zacharie est incarcéré à la prison de Rouen ; tandis qu’il est employé au triage de vieux chiffons, il attend sa condamnation.

Zacharie n’aura plus jamais de nouvelles de ses enfants : l’auront-ils oublié ou bien ne recevaient-ils pas ses innombrables lettres comme des appels à l’aide. Ainsi va la vie….

Un voyage sans retour

Au tribunal, Zacharie reste interdit : malgré l’appel, il est condamné à huit mois de prison assortis de la relégation…. Pour un simple vol de poules. L’adage « qui vole un œuf, vole un boeuf » prend ici une résonance amère : la peine est d’une sévérité disproportionnée.

Et puis tout s’enchaîne….

Depuis la prison de Rouen, il est transféré vers celle de Brest, à plus de 500 kilomètres. Il cesse d’être un homme pour devenir un numéro : matricule 1782. Le 17 octobre 1891, il embarque à bord du « Calédonie », direction la Nouvelle-Calédonie, terre lointaine où l’on expédie ceux que la société ne veut plus voir. Ils sont 227 bagnards à partir ce jour-là.

Cette date du 17 octobre résonne particulièrement : de nos jours, c’est la journée mondiale du refus de la misère. Zacharie incarne tragiquement cette misère que la France préfère éloigner plutôt que regarder en face, en l’envoyant à l’autre bout du monde.

Les conditions de navigation et de vie à bord sont extrêmes : souvent surchargés, les navires acheminent des transportés (travaux forcés), des déportés politiques (notamment les Communards), des relégués (récidivistes de petits délits, comme Zacharie) et parfois des femmes condamnées ; Les condamnés sont enfermés dans des batteries grillagées, surveillés en permanence, et soumis à une discipline très stricte.

Le Calédonie n’est pas un simple moyen de transport : c’est l’instrument d’un système, celui de la relégation, qui expédie loin de la métropole des hommes souvent condamnés pour des délits mineurs — comme le vol de poules.

L’embarquement sur le Calédonie marque la fin de sa vie en France et le début d’un exil forcé ; Zacharie va découvrir un système pénal particulièrement dur et stigmatisant.

Cette politique repose sur l’idée que le travail et l’exil forcé permettront une forme de « régénération » morale, tout en mettant en valeur un territoire lointain ; il faudra également ajouter une « double peine », à savoir un doublage du temps de condamnation - résidence forcée après la peine - qui condamne la plupart des hommes à une misère durable, voire expéditive.

Punir et éloigner les individus socialement indésirables tout en colonisant la Nouvelle‑Calédonie grâce à leur travail forcé gratuit : une belle logique…. Mon ancêtre et bien d’autres y ont laissé leur vie !

« Les futurs travailleurs forcés doivent être valides. Là‑bas, sur l’archipel, la production agricole est paraît‑il un véritable désastre. La terre y est pauvre et rapidement caillouteuse ; de plus la Société Le Nickel vient de lancer une nouvelle exploitation minière dans l’Île des Pins et le directeur du bagne, le vicomte Armand de La Loyère, aurait établi des contrats de chair humaine avec la puissante entreprise ».

Deux mois plus tard, Zacharie et ses compagnons d’infortune débarquent le 20 décembre 1891, au port de Kuto, à lîle des pins. Il leur faudra encore une heure de marche pour arriver au pénitencier, situé en haut d’une colline.

Le directeur se frotte les mains : « la chair fraîche » arrive pour assurer la relève.

L’exploitation minière de la Société Le Nickel (SLN)

À 54 ans, Zacharie fait partie des hommes mûrs, presque des vieillards pour le bagne, où l'espérance de vie est basse.

Ses yeux clairs, habitués aux brumes de la Seine-Maritime, clignent légèrement sous la lumière crue des Tropiques. Il y a dans son regard un mélange de résignation et de stupéfaction d'être si loin de chez lui.

Le soleil des îles commence déjà à brûler sa peau de paysan. Ses joues sont creusées par les privations de la traversée, et sa barbe, désormais entièrement grise et drue, lui donne un air de vieux patriarche égaré dans l'enfer vert.

A leur arrivée, les hommes revêtent l’uniforme : une chemise, une culotte de coton blanc épais et l’indispensable chapeau de paille, tressée grossièrement, à larges bords pour les protéger du soleil de plomb du Pacifique. Et puis, bien sûr, les manilles, ces fers, ces entraves qui entaillent la chair et marquent la condition pénale ; ces chaines sont posées par un forgeron du bagne, souvent rivées, parfois verrouillées par cadenas.

Les relégués sont envoyés dans des centres pénitentiaires répartis dans l’archipel. Ils y vivent dans des conditions épouvantables ; outre le travail forcé (routes, mines, agriculture) sous un soleil de plomb, ils doivent endurer une surveillance constante, une discipline militaire et bien évidemment les insultes : « bande de cossards », « vermine », « chevaliers de la guirlande », ou bien encore « bêtise d’esprit pauvre » ; de plus ils sont sous-alimentés.

Zacharie est assigné à la « petite fatigue », à la cuisine pour y décharger sacs de fèves et de farine ; c’est une corvée disciplinaire – en plus du travail normal - une punition infligée aux condamnés jugés paresseux, récalcitrants ou insuffisamment productifs. Et un matin de mai 1892, il est envoyé à la mine du Pic Ngâ, pour y extraire le nickel, cet « or vert maudit » dont la poussière irrite la peau et les yeux.

La Société Le Nickel (SLN) est l’acteur dominant de l’industrie du nickel en Nouvelle‑Calédonie. Fondée en 1880, elle exploite les mines de Thio, possède des usines de transformation et bénéficie d’un accès privilégié à la main‑d’œuvre pénale, dont les relégués comme Zacharie.

Qu’il s’agisse de Thio - premier grand centre minier commencé en 1873 - ou l’exploitation de l’Île des Pins, ces sites nécessitent une main‑d’œuvre abondante, corvéable à merci. La SLN est en pleine expansion et elle a besoin de bras ; alors les relégués sont envoyés dans les mines ou dans les chantiers associés. Les conditions de travail y sont particulièrement pénibles et dangereuses.

Les mines calédoniennes reposent sur une extraction quasi intégralement manuelle – voire des outils très rudimentaires - d’où une mortalité élevée, liée aux accidents, aux conditions climatiques et au manque de soins.

Les travailleurs miniers — les bagnards — vivent dans des logements sommaires, insalubres et exigus ; l’alimentation est insuffisante ; l’employeur leur impose un rythme de travail et une cadence telle qu’il n’existe aucun droit ni contestation possible. Chaque bagnard est soumis à une discipline militaire, puni sévèrement en cas de refus de travail ou de faiblesse. Les chaînes rendent chaque geste plus difficile : marcher dans la boue, sous un climat écrasant, monter et descendre des pistes presque impossibles avec le risque d’une chute invalidante voire mortelle, une fatigue importante et la douleur des fers qui entaillent la chair.

Le mirage d’une concession à Ubuatère

Le moment tant attendu de la libération arrive. Le 21 août 1892, il reçoit la somme modique de 25 francs, une concession à Ubuatère (Gadji) et les chaînes tombent…

« Les huit mois de peine ont été purgés. Zacharie vient de passer à la forge, la chaîne traîne encore sur le sol, elle ressemble à un serpent endormi et il n’ose avancer sa main vers cette chose grise et inerte. Enfin libéré de ces quatre kilos de métal, Zacharie peine à reprendre une marche naturelle. Un gardien le maintient sous l’aisselle et tente, sans le bousculer pour autant, de l’aider à retrouver une nouvelle cadence. Il voudrait surtout imprimer un rythme plus vif à cette marche. L’homme qu’il est chargé de conduire jusqu’au bureau paraît sincèrement et paradoxalement handicapé par la soustraction de la chaîne. Cet homme de cinquante-six ans, repris par la peur, ne parvient plus à maîtriser l’allure de son pas. »

La politique des concessions de terres en Nouvelle-Calédonie est un tournant historique. Pour l'administration pénitentiaire, l'attribution d'une concession à un « libéré » - un bagnard ayant purgé sa peine de travaux forcés mais soumis au doublage ou un relégué collectif - est l'outil ultime de la colonisation de peuplement : transformer le criminel en paysan vertueux, attaché à sa terre.

Pour Zacharie, la concession est sa seule chance de ne pas mourir de faim comme « libérés vagabonds ». Il connaît le travail de la terre et il sait qu’au bout de quelques années, si le terrain est mis en valeur et que sa conduite est irréprochable, il obtiendra son titre de propriété définitif et deviendra alors un citoyen libre de ses mouvements sur l'île.

Mais la terre est ingrate et impropre aux cultures : Felix et Jules l’avaient prévenu… ces ex-relégués s’y sont essayés ; depuis ils sont devenus « mécanicien sur les docks » pour le premier et « greffier chez un notaire » pour le second.

Les terres fertilisables sont jalousement conservés par l'administration. Aux bagnards et relégués ne restent que les « miettes » de la Grande Terre : des parcelles situées sur des flancs de collines abrupts (les lianes), où la couche d'humus arable ne dépassent pas quelques centimètres. De plus le sol calédonien présente une spécificité géologique redoutable : une très forte concentration en métaux lourds, notamment en fer et en nickel. Ces sols reconnaissables à leur couleur rouge sang, s'avèrent d'une acidité extrême et cruellement carencés en matières organiques indispensables à l'agriculture traditionnelle européenne. Sans engrais - les relégués n'ont pas les moyens de s'offrir - la terre s'épuise dès la première récolte.

À cette pauvreté géologique s'ajoute le climat de la brousse, fait de contrastes violents : des périodes de sécheresse absolue ou des pluies cycloniques diluviennes.

Pour un homme comme Zacharie, déjà usé par les épreuves, faire surgir la vie de ce sol ingrat et infertile relève du travail de Sisyphe. Zacharie a bien compris que cette terre n'est pas un cadeau de rédemption ; elle est une peine supplémentaire, un piège de pierre et d'argile rouge où s'épuisent ses dernières forces.

Répertorié médicalement comme « neurasthénique » et « névropathe », Zacharie décède le 16 mai 1893 à l’hôpital d’Uro ; Zacharie appartenait à cette catégorie de relégués jugés incapables de tenir une concession.

Il est clair que l'Administration n'accordait pas de terres aux hommes trop affaiblis psychologiquement ou physiquement, car le travail de défrichement initial exigeait une vigueur monumentale. Alors pourquoi l’avoir fait espérer ? Une violence de plus ?…...

A sa sortie du dépôt, Zacharie a 56 ans mais il en fait 10 de plus : des cheveux et des sourcils blancs, une barbe blanche sur un visage ovale au teint blanc ; des furoncles sont inscrits comme signes particuliers - 9 au cou à gauche, 1 sous aisselle gauche, 8 au dos à droite, Varices jambe gauche – ce sont les témoins indissociables de mauvaises conditions d’hygiène, de malnutrition et d’un travail physique harassant. L’Administration pénitentiaire les consignaient minutieusement pour éviter les évasions et identifier formellement les individus.

Les termes de « neurasthénique » et « névropathe », sous la plume des médecins coloniaux du XIXe siècle, correspondent à des diagnostics psychiatriques précis de l'époque.

La neurasthénie est un épuisement total : à 56 ans, après le traumatisme du veuvage, la rupture avec ses trois enfants, la condamnation et le voyage en cage dans les cales d'un navire transporteur, Zacharie est un homme brisé. Le « choc colonial » - c’est-à-dire l'isolement absolu à l'autre bout du monde, sans aucun espoir de retour - plongeait de nombreux relégués dans un état de prostration léthargique fatal. On peut aisément imaginer les angoisses de la nuit qui ressurgissent, des maux de tête constants et le refus de s'alimenter.

Quant au terme « névropathe » il désignait une personne souffrant d'une affection du système nerveux, sans lésion organique apparente. On l'utilisait pour des profils hypersensibles, sujets à des crises d'angoisse, de l'irritabilité, ou des comportements jugés instables par l'administration.

Zacharie Blondel faisait figure de « vieillard » pour le bagne. À cette époque, l'espérance de vie moyenne des hommes en métropole atteignait à peine 43 à 45 ans. Dans l'enfer pénitentiaire colonial, dépasser la cinquantaine relevait déjà de l'exception.

En s'éteignant en 1893 à l'âge de 56 ans, après deux années de présence en Nouvelle-Calédonie, Zacharie a eu un parcours tristement représentatif de la « Moyenne » des relégués de sa génération : brisé rapidement par la machine pénitentiaire, le climat, et le chagrin du déracinement.

Aujourd’hui, on pourrait dire qu’il s’est « laisser-glisser », se laissant mourir de faim, perdant l'instinct de survie. Le corps, affaibli par la dépression, succombe alors à la moindre infection, type dysenterie, fièvre typhoïde.…

En s'éteignant après seulement 24 mois de présence sur le « Caillou », Zacharie Blondel s'inscrit tragiquement dans la courbe de surmortalité précoce qui frappait les relégués de sa génération.

*

Le livre de Philippe Cuisset met le doigt sur la double peine de Zacharie : il n'a pas seulement subi une peine physique et géographique, il a sombré psychologiquement face à l'immensité de sa rupture de vie. Cela donne une dimension profondément humaine et tragique à ce cultivateur normand : voilà un livre que je ne suis pas prête d’effacer de ma mémoire…..

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Pour en savoir plus :

LES RUES ET LES PLACES DE ROUEN

Dictionnaire indicateur et historique des rues et places de Rouen (AD 76)

La Marine française confrontée aux mers du sud de l’océan Indien (1864-1890)

GENEALOGIE D'UNE FAMILLE ORDINAIRE: Un destin brisé : Auguste Louis DELOBEL(1841 – 1883)

Louis-José Barbançon - Île en île

"Entre chaînes et terre" : l'histoire du bagne calédonien racontéepar Louis-José Barbançon

ENTRE CHAÎNES ET TERRE - LEPREUX ET ALIÉNÉS par Louis-José Barbançon

Les mines de la Nouvelle-Calédonie / par Louis Pelatan,... | Gallica

Société des mines du Nord de la Nouvelle-Calédonie

Victor Schoelcher | ENAP

L’exploitationdu nickel dans un contexte colonial : la filière nickel en NC dumilieu du XIXème siècle à la Seconde guerre mo

Zacharie Blondel, voleur de poules de Philippe CUISSET (1/2)

Voici un livre qui m’a bouleversée, que j’ai dévoré et dont j’ai recherché toutes les preuves de cette terrible narration.

Le roman retrace le destin tragique mais profondément humain de Charles Zacharie Blondel, un petit paysan normand du XIXᵉ siècle, ruiné, veuf et père de trois enfants. Pris dans la spirale de la misère, il commet de menus larcins — braconnage, vols de poules — qui lui valent plusieurs condamnations. Rien d’un criminel dangereux : juste un homme pauvre dans une société qui ne pardonne pas la précarité.

Lors de sa dernière arrestation, il est condamné non seulement à quelques mois de prison, mais surtout à la relégation, une mesure instaurée après la Commune de Paris pour « nettoyer » la métropole des populations jugées indésirables. Cette relégation l’envoie à l’île des Pins, en Nouvelle-Calédonie, à l’autre bout du monde.

Le roman, inspiré d’une histoire vraie, redonne voix à ces hommes broyés par un système qui prétendait les réformer mais les utilisait comme force de travail gratuite. Zacharie, spectateur impuissant de son propre destin, parcourt geôles, traversées interminables et travaux forcés, tout en rêvant d’un retour en France… retour presque impossible, car à la charge du bagnard lui-même.

Zacharie Blondel, un homme du peuple

Zacharie Blondel est présenté comme un petit agriculteur normand, ruiné par les aléas économiques du XIXᵉ siècle. Veuf, père de trois enfants, il tente de survivre dans une société qui ne laisse aucune marge aux pauvres. Zacharie est anéantie au décès de son épouse Césarine….. Mais il n’a rien d’un brigand : il est un homme ordinaire, broyé par la misère.

Bien malgré lui, Zacharie est devenu un récidiviste : une demi‑douzaine de condamnations en dix ans pour des faits mineurs, et la justice de la IIIᵉ République ne voit en lui qu’un « indésirable », un élément à écarter.

Lors de sa dernière condamnation, il devient alors le matricule 1782, relégué à l’Île des Pins en Nouvelle‑Calédonie : il n’est plus un homme, mais un numéro.

Il a parfaitement compris l’injustice qu’il subit ; il voit la disproportion entre ses actes et sa peine :

  • huit mois de prison,

  • suivis d’une relégation à l’autre bout du monde,

  • pour quelques vols de poules et du braconnage .

Cette lucidité nourrit chez lui une forme de tristesse calme, résolue, une douleur silencieuse qui traverse tout le roman.

Sous le terme « bagne », se confondent différents territoires, mais aussi différentes peines. On distingue trois catégories de bagnards :

  • les condamnés aux travaux forcés, désignés sous le nom de « transportés » ;

  • les condamnés politiques, désignés sous le nom de « déportés » ;

  • et à partir de 1885, les récidivistes et autres « incorrigibles », désignés sous le nom de « relégués » : Zacharie est un « relégué ».

Un bagnard victime du néo‑esclavagisme colonial

À l’île des Pins, Zacharie découvre la réalité du bagne colonial :

  • une main-d’œuvre exploitée

  • des conditions inhumaines des travaux forcés

  • des « contrats de chair humaine » passés entre l’administration pénitentiaire et les grandes compagnies minières,

Un homme brisé, humble, tragique, mais profondément humain

Zacharie Blondel n’est ni un héros, ni un rebelle. C’est un homme ordinaire, victime d’un système qui transforme la pauvreté en faute morale et la misère en crime. Son histoire devient, sous la plume de Cuisset, un hommage à tous ceux que l’Histoire a effacés.

Il observe, se pose beaucoup de questions et subit son triste sort  ; cette passivité pourrait passer pour de la faiblesse morale : elle n’est que la conséquence d’années de pauvreté, de deuil, d’humiliations administratives et judiciaires.

Comme beaucoup d’autres bagnards comme lui, Zacharie n’est pas un révolté : il est un homme fatigué, qui n’a plus l’énergie de lutter.

Ce qui frappe, c’est que Zacharie, malgré tout, ne devient jamais violent, haineux ou amer. Il reste un homme simple, toujours attaché à ses enfants - malgré leur indifférence - à sa terre perdue, à une idée très modeste de la dignité.

Une petite histoire dans la grande

Zacharie Blondel incarne ces milliers d’hommes envoyés loin de France pour servir de main‑d’œuvre gratuite, sous couvert de « rédemption par le travail ».

L’auteur Philippe Cuisset explique que ce qui l’a touché chez Zacharie, c’est justement cette dimension dérisoire et tragique : un homme insignifiant aux yeux de l’administration, mais dont la vie mérite d’être racontée.

Le roman souligne cette déshumanisation, ce passage de l’individu au simple rouage d’un système colonial. une idéologie officielle de « rédemption par le travail » qui masque un néo‑esclavagisme parfaitement assumé. Il insiste sur la disproportion entre les délits commis et la sentence subie. Zacharie est arraché à sa terre bourbonnaise pour être jeté dans « la guillotine sèche ». On lui retire son nom pour un numéro. Le livre décrit avec dureté les conditions de vie atroces, le climat étouffant, les maladies et la violence entre bagnards.

Zacharie n'est plus le « voleur de poules » un peu narquois du village, mais un homme brisé par un système carcéral impitoyable qui ne laissait que peu de chances de retour.

La loi sur la relégation des récidivistes (1885) 

Le sort des bagnards comme Zacharie a été scellé par cette terrible loi sur la relégation des récidivistes ; car ce n'était pas forcément la gravité d'un crime unique qui envoyait au bagne, mais la répétition.

L’objectif était de « débarrasser » la métropole des petits délinquants (vols de nourriture, vagabondage) jugés incorrigibles. La relégation était souvent à perpétuité : même après avoir purgé leur peine de prison, les condamnés devaient rester en Guyane ou en Nouvelle-Calédonie.

Les départs s’effectuaient généralement via des ports comme Saint-Martin-de-Ré. Les bagnards étaient entassés dans les cales de navires-prisons (le célèbre La Martinière) dans des conditions d'hygiène déplorables ; pour un paysan de l'Allier qui n'avait parfois jamais quitté son canton, la traversée de l'Atlantique était un premier choc traumatique immense.

Arrivés en Guyane (Saint-Laurent-du-Maroni ou les Îles du Salut), les hommes du centre de la France étaient confrontés à un environnement hostile pour lequel ils n'étaient pas préparés : une humidité et une chaleur étouffante qui favorisaient la dysenterie, le paludisme et la fièvre jaune. A cela, il fallait ajouter le percement de routes dans la jungle ou les travaux forestiers sous une surveillance brutale.

Et pour finir, une règle cruelle stipulait qu'un condamné à moins de 8 ans de travaux forcés devait rester sur place une durée égale à sa peine une fois libre. S'il était condamné à plus de 8 ans ; c'était l'assignation à résidence en Guyane pour le reste de sa vie.

Dans les villages, le départ au bagne était une mort sociale. Pour la famille restée sur place, le bagnard devenait un sujet tabou, une tache sur l'honneur du lignage. Très peu de bagnards parvenaient à envoyer du courrier ou à recevoir des nouvelles. Et beaucoup « disparaissaient » simplement de la mémoire collective…..

*

Pour en savoir plus :

  • La prison de Rouen

HUGO- Patrimoine des lieux de justice

Bonne-Nouvelle, histoire de la prison de Rouen (à paraitre) (Jean-Pierre Machain) –Criminocorpus

  • Le bagne de Brest

(44) On a visité l'ancienne prison de Pontaniou à Brest, un lieu chargéd'histoire - YouTube

Bagne de Brest — Wikipédia

Prison de Pontaniou — Wikipédia

Prison militaire maritime puis civile, maison d'arrêt dite Prison dePontaniou, rue de Pontaniou (Brest) - Inventaire Général duPatrimoine Culturel

Pontaniou

Histoire à Brest : Pontaniou, les heures noires du passé

Bagne de Brest

LES BAGNARDS DU CANAL DE NANTES A BREST

mercredi 20 mai 2026

L'enragé de Sorj CHALANDON

« L’Enragé » raconte la fuite d’un jeune pensionnaire de Belle‑Île – maison de force et de correction - en 1934 et sa lutte acharnée pour survivre dans un monde qui l’a broyé. L’auteur Sorj Chalandon y mêle reconstitution historique et colère intime pour redonner un visage au seul enfant évadé jamais retrouvé.

La colonie de Belle-Ile-en-Mer

En 1934, à la colonie pénitentiaire de Belle‑Île‑en‑Mer, cinquante‑six garçons enfermés pour vagabondage, pauvreté ou abandon — plus que pour de véritables délits — se révoltent et s’évadent. Une chasse à l’enfant est immédiatement lancée : gendarmes, surveillants, habitants et même touristes traquent les fugitifs, attirés par une prime de vingt francs par enfant capturé.

Tous sont repris… sauf un.

C’est ce survivant que Chalandon choisit d’incarner : Jules Bonneau, surnommé La Teigne, enfant abandonné, battu, humilié, enfermé depuis l’âge de douze ans.

« Jules Bonneau. N° mat : 3 462 / 2ᵉ quartier État d'agitation, anxiété, agressivité, mauvais contrôle de ses impulsions », avait écrit le médecin. Il avait alerté la direction sur des « phases de bouffées délirantes » liées à « un discours désorganisé ». Inquiétant, « mais insuffisant pour être interné ».

Dans le bagne, il n’a connu que les coups, le travail exténuant, les punitions (dont le terrible « Bal », piste de marche forcée), la faim et la loi du plus fort.

« Je suis arrivé à la Colonie pénitentiaire le 16 mai 1927. Crâne rasé pour éviter les poux. Et aussi pour me marquer. J'avais été admis chez les marins. Ils manquaient de bras à la corderie et à la menuiserie. Et je me suis retrouvé à tresser des torons de chanvre.

Le 20 mai, j’étais mis au cachot pour la première fois. Je dormais dans un dortoir de huit, au 2ème quartier. J'avais mon lit près de la porte. Le premier soir, les autres avaient jeté mon matelas dans le couloir. Le soir d'après aussi. Et encore le jour suivant. Lorsque je suis rentré dans la chambrée pour la quatrième nuit, mon matelas était roulé dans un coin et ma couverture défaite. Cette fois, le drap était humide de pisse. Je l'ai porté dans le couloir, sans un mot. Puis j'ai violemment renversé le matelas d'à côté, volé le drap sec. Et retourné le matelas suivant, un autre, encore un, tous les sept.

Je ne rêvais pas. Je venais de répondre coup pour coup.

Et là, j'ai vu. J'ai compris qui était le caïd. Celui qui poussait les autres à maltraiter le nouveau. Il s'appelait Jean Soudars. Dans la pièce, personne n'avait bougé, mais lui s'est rué sur moi, poing levé en hurlant. Et je l'ai accueilli à coups de chaise. Le nez, la bouche, il s'est écroulé sans un mot, les yeux immenses. Lorsque les gaffes sont arrivés, Soudars était assis sur son lit, sonné, du sang plein les lèvres. Il m'a dénoncé en sanglotant, doigt tendu.

Les gardes m'ont emmené, j'ai craché sur ses pieds nus. »

Un enfant imaginaire… pas tout à fait

Jules Bonneau, tel qu’il apparaît dans L’Enragé, n’a jamais existé comme personne historique identifiable. Il est un personnage de fiction, mais inspiré toutefois d’un fait réel : l’évasion de 56 enfants de la colonie pénitentiaire de Belle‑Île‑en‑Mer.

Peut-être que l’auteur souhaitait donner une voix à ceux que l’histoire a effacés car Jules incarne bien cette violence du bagne à travers un destin singulier.

Jules est un enfant façonné par la violence, la honte et la survie — un être cabossé qui avance avec la rage comme unique boussole.

« Il s’est mis en chemin. Derrière lui, Le Goff et Le Rosse montaient à l’assaut et nous les suivions au soleil en balançant les bras. Une armée de vauriens. J'avais pris ma sale gueule. Béret enfoncé, blouse fermée, brodequins cirés. Pour traverser la ville, on fronçait les sourcils, mâchoires serrées et lèvres méprisantes. C’est nous, les colons de Haute-Boulogne. Nous qui détroussons les riches, qui pillons leurs logements, qui volons la barque du pêcheur. C’est nous la mauvaise herbe. Le chiendent. La vermine. Cachez vos filles, vos porte-monnaie, vos bijoux mesdames. Le pire de l’humanité défile dans votre ville. D’ailleurs, la presse le récite bien. Chaque article sur la Maison d’éducation surveillée est une condamnation à mort. Pas de l’établissement, mais des détenus qui y travaillent. Dès qu’une poule disparaît d’une arrière-cour ou qu’un sac a été dérobé dans une carriole, c’est Haute-Boulogne que les journaux accusent. Et ça me va. Leur haine me nourrit. Lorsque je sors pour rejoindre le canot-école, je me régale de l’effroi des braves gens. Les plus âgés détournent les yeux ou changent de trottoir. Mais ceux de notre âge sont prêts à en découdre. Lorsqu’elle est seule, la mauviette tourne le dos. Mais en bande, ils font front. Assis sur leur vélo, ils nous provoquent. Pas un cri, pas un mot, mais des sourires de comptoir, des défis de fin de bal, de ces crâneries qui déclenchent les bagarres. Lorsqu’ils ont une amoureuse avec eux, ils l’enlacent en riant. Ils s’exhibent. Ils nous rappellent qu’ils sont libres et nous embastillés ».

Jules arrive au bagne déjà meurtri : abandonné, battu, affamé, privé de toute reconnaissance ; il grandit dans l’idée qu’il ne vaut rien, qu’il est un « déchet social ». Cette conviction devient un noyau dur de sa personnalité : une faible estime de soi, une honte permanente qui lui colle à la peau, indigne d’amour ou de protection… il ne se pense pas victime, il se pense coupable d’exister.

Le surnom La Teigne dit tout : Jules est un enfant qui mord pour ne pas être écrasé. Sa colère n’est pas une flambée : c’est une braise constante, entretenue par les humiliations.

Cette rage lui sert de carapace contre la peur, de moteur pour survivre, de langage dans un monde où personne ne l’écoute.

Mais elle l’isole. Elle l’empêche de demander de l’aide. Elle le rend sauvage, au sens littéral : un enfant qui n’a jamais été apprivoisé ; pour Jules, toute main tendue cache un piège ; la confiance est un luxe qu’il ne peut pas se permettre.

La rage comme seule armure

La vie dans la colonie, décrite avec une précision quasi documentaire explore la violences des surveillants, l’exploitation des enfants, l’isolement, les privations et humiliations.

« J’étais blessé et furieux. C’était elle, ma colère, qui allait guider mes pas et me conduire à travers la lande. Elle, qui éclairerait ma traversée de la nuit. Elle, ma colère, qui me libérerait de cette saleté d’île. Je voulais que mes galoches laissent dans sa terre l’empreinte de ma rage. »

La fuite, haletante, sur une île où chaque cri, chaque pas peut trahir sa présence. Jules avance avec sa rage, mais aussi avec une peur animale : survivre, coûte que coûte.

« ...Mais Bonneau ne devait pas trahir La Teigne. Je n'ai pas droit aux sentiments. Les sentiments c'est un océan, tu t'y noies. Pour survivre ici, il faut être en granit. Pas une plainte, pas une larme, pas un cri et aucun regret. Même lorsque tu as peur, même lorsque tu as faim, même lorsque tu as froid, même au seuil de la nuit cellulaire, lorsque l'obscurité dessine le souvenir de ta mère dans un recoin. Rester droit, sec, nuque raide. N'avoir que des poings au bout de tes bras. Tant pis pour les coups, les punitions, les insultes. S'évader les yeux ouverts et marcher victorieux dans le sang des autres, mon tapis rouge. Toujours préférer le loup à l'agneau. »

Au fil de sa cavale, il rencontre quelques gestes de solidarité, rares mais décisifs, qui fissurent peu à peu son armure. Chalandon montre comment un enfant que l’institution voulait briser peut encore apprendre à desserrer les poings pour saisir une main tendue.

Un livre que l’on n’oublie pas….

Le livre dénonce avec une plume acérée la cruauté d'un système institutionnel qui préférait briser les enfants plutôt que de les éduquer. Si le bagne l’a déshumanisé, Chalandon montre bien que Jules reste un enfant sous la carapace, et que dans sa quête perpétuelle de dignité, il veut simplement être traité comme un être humain.

Il ne veut pas disparaître comme tant d’autres enfants du bagne. Sa fuite est une affirmation d’existence ; sa rage primitive est un réflexe de survie. On dirait aujourd’hui qu’il est en « hypervigilance » car chaque bruit est une menace ; chaque ombre peut être un surveillant.

La colère est son moteur ; « L'enragé », c'est celui qui ne plie pas., mais sa rage est à la fois son bouclier et son fardeau. L'auteur a d'ailleurs précisé qu'il a donné à Jules Bonneau une partie de sa propre « rage » et de son vécu personnel, faisant de ce personnage une figure symbolique de tous les enfants maltraités par le système de l'époque. On peut également y voir un clin d'œil quasi homonyme à l'anarchiste Jules Bonnot en dénommant son personne « Bonneau » renforçant ainsi l'image du révolté.

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Pour en savoir plus :

La révolte des enfants - L'évasion du bagne de Belle-île [ST] – YouTube

La colonie pénitentiaire de Belle-Île-en-Mer | Becedia

La colonie pénitentiaire de Belle-Ile (Patrimoine et archives - Morbihan)


Les Adieux à la Reine de Chantal THOMAS

1810, Vienne. Agathe‑Sidonie Laborde, ancienne lectrice de Marie‑Antoinette, vit désormais dans l’exil et la discrétion : elle revit les trois journées décisives qui ont suivi la prise de la Bastille, les 14, 15 et 16 juillet 1789.

Agathe, une narratrice invisible

Agathe appartient à cette catégorie de femmes de cour invisibles mais indispensables. Lectrice-adjointe de la Reine, elle circule dans les espaces privés, observe les gestes, les voix, les confidences. Elle n’est pas une courtisane, pas une favorite, pas plus une intime : elle est une présence silencieuse, qui nous présente une vision panoramique de Versailles, du plus intime au plus politique, avec une lucidité crue sur les comportements humains.

Jeune femme de l’ombre mais témoin privilégiée, elle observe ce chaos avec une lucidité mêlée de fascination. Elle voit la Reine, non plus comme une figure politique, mais comme une femme vulnérable, entourée de fidélités fragiles et de trahisons silencieuses.

La fuite des courtisans

À Versailles, tout bascule en quelques heures. Les rumeurs courent plus vite que les ordres, les courtisans fuient, les couloirs bruissent de peur. Le château, autrefois symbole d’ordre et de splendeur, devient un lieu d’angoisse et de désagrégation.

À mesure que la situation politique s’aggrave, chacun cherche à sauver sa peau. Les départs nocturnes se multiplient. Les alliances se défont. Mais Agathe, elle, reste par loyauté, peut‑être par fascination, ou tout simplement par incapacité à imaginer un monde hors de Versailles.

Durant les trois journées de juillet 1789, Agathe est traversée par des émotions contradictoires : elle passe de la peur de l’effondrement à sa loyauté envers la Reine tout en gardant l’illusion que Versailles peut encore tenir.

Son regard est celui d’une femme qui ne comprend pas la Révolution, parce qu’elle n’a jamais vécu ailleurs que dans les couloirs dorés du château.

Marie‑Antoinette, figure tragique

Le roman montre une Marie‑Antoinette intime : nerveuse, presque fébrile, inquiète, et pourtant incapable de saisir l’ampleur du danger, attachée à ses proches, notamment à sa nouvelle favorite, Gabrielle de Polignac et à Rose Bertin. Elle apparaît tour à tour capricieuse, courageuse, mais perdue….

Pourtant, Agathe lui voue une admiration presque dévotionnelle ; sa « Reine » est une femme vulnérable au cœur d’un monde qui s’effondre. Elle assiste aux derniers instants de sa souveraineté : Marie-Antoinette est isolée, malgré la foule autour d’elle ; elle est trahie, car les courtisans fuient ; elle est désemparée, car elle ne comprend pas la violence de la Révolution, tout en gardant quelques éclairs de lucidité, mais trop tard. Elle est une femme observée, commentée, jugée….

« Dès le début Versailles m’a refusée. Versailles était déjà occupé, par le Grand Roi, qui ne l’a jamais quitté. Dans chaque salle où j’entrais, il était là, en jeune homme, en vieillard, en danseur, en amant, en guerrier, toujours en gloire. Le château est sous sa surveillance. Ce ne sera jamais chez moi. Ce n’est pas non plus le château du Roi. Ce n’était pas davantage celui de Louis XV ».

La Reine est le symbole vivant d’un crépuscule, celui de Versailles et de la « Monarchie ». Elle est la beauté d’un ordre ancien, la fragilité d’un système à bout de souffle, la solitude des puissants dans un univers qui se délite….

Or Agathe ne voit pas seulement la Reine : elle la contemple, elle l’admire, elle la désire presque ; elle veut exister dans son regard, être reconnue, être choisie.

Mais cette relation est asymétrique : la Reine ne la voit que comme une servante utile, tandis qu’Agathe projette sur elle un idéal de beauté, de grâce et de puissance. La Reine ne mesure pas l’intensité de l’attachement qu’elle suscite. Elle utilise Agathe comme un instrument, sans cruauté, mais sans conscience de son impact.

Une femme façonnée par Versailles

Le roman est raconté 20 ans après les faits. Agathe reconstruit son passé, et sa relation à la Reine, avec nostalgie et obsession.

Agathe n’existe que par Versailles. Le château est son univers, son identité, son langage même.

Elle connaît les passages secrets, les hiérarchies invisibles, les rituels, les odeurs, ,les lumières, les peurs.

Chantal Thomas fait d’une servante anonyme la voix principale d’un moment historique ; elle donne la parole à celles qui ne l’ont jamais eue et nous montre la Révolution depuis les coulisses.

L’effondrement d’un monde

Il ne faudrait pas croire que ce roman est le récit de la Révolution ; il est celui de l’effondrement d’un univers codifié. Versailles devient un personnage à part entière : ses couloirs, ses odeurs, ses lumières, ses rituels. Agathe raconte tout cela avec une précision sensorielle qui donne au texte une atmosphère presque cinématographique.

Le roman décrit avec précision les espaces, les routines, les déplacements, les peurs et les rumeurs qui agitent la Cour de Versailles entre le 14 et le 16 juillet 1789. Il met en scène de nombreux personnages réels occupant des charges précises :

Chantal Thomas s’attache à la micro‑histoire : les réactions individuelles, les peurs, les décisions prises dans l’urgence.

De plus, le point de vue d’Agathe met en lumière le rôle des femmes dans l’entourage royal.

L’intérêt de ce roman

Bien évidemment, pour chacune de mes lectures « historiques » je suis toujours à la recherche de la vérité et des faits réels attachés à l’histoire.

J’ai donc effectué quelques recherches sur les meilleures sources historiques sur Versailles sous l’Ancien Régime :

  • Archives municipales de Versailles conservent des documents allant du XVIᵉ siècle à nos jours : registres paroissiaux et d’état civil, iconographie (plans, estampes, cartes postales), recensements, délibérations municipales depuis 1787

  • Les Fonds nationaux liés à Versailles des Archives nationales conservent l’essentiel des documents administratifs de la Maison du Roi, notamment des dessins du secrétariat d’État de la Maison du Roi (plans, élévations, coupes), des documents relatifs aux bâtiments, au parc, aux administrations royales

  • Le Centre de recherche du château de Versailles (CRCV) mène de nombreux programmes utiles pour comprendre la société de Cour : réseaux et sociabilités à la Cour (XVIIᵉ–XVIIIᵉ), référentiel historique sur la France de l’Ancien Régime, projets sur les lettres de Marie‑Antoinette….