Que serait devenu Hitler si l’École des beaux‑arts de Vienne l’avait accepté ? Question intéressante…. L’auteur Éric‑Emmanuel SCHMITT confronte deux destins possibles : celui que nous connaissons et celui d’un Adolf devenu artiste ; il interroge la responsabilité individuelle, le rôle du hasard et la part d’humanité que chacun porte en soi.
Voici donc une histoire alternative construite à partir d’un événement qui aurait pu se dérouler autrement. C’est ce que l’on nomme « une uchronie », un « genre qui repose sur le principe de la réécriture de l’Histoire à partir de la modification du passé ». (Wikipedia) Cette exploration des conséquences devient un outil pour penser la fragilité des trajectoires humaines.
Ce roman juxtapose deux biographies parallèles, avec une structure en miroir, à partir d'un point de bascule précis, le 8 octobre 1908 :
Hitler, tel qu’il a existé, tel que nous le connaissons ; le jury des Beaux-Arts de Vienne prononce la phrase : « Adolf Hitler : recalé » ; c'est le début de la dérive du futur dictateur,
Adolf H., l’artiste qu’il aurait pu être : le jury prononce « Adolf Hitler : admis ». et on suit alors l'ascension d’un jeune artiste sensible, bohème et finalement épanoui.
Dans toute lecture, il existe plusieurs grilles de lecture qui invitent à de multiples réflexions :
1. La grille historique ou comprendre autrement le XXᵉ siècle
Le roman revisite un moment clé de l’Histoire ; il démontre comment un individu blessé - le refus d’Hitler à l’École des beaux‑arts - humilié, isolé peut devenir un dictateur ; il éclaire les mécanismes du totalitarisme, mais par un détour narratif.
Cette lecture est utile pour réfléchir aux frustrations collectives, à la fabrication des monstres politiques et bien sûr à la montée du nazisme.
Oublions un peu ce que nous avons appris à l’école : Hitler n’était pas un génie du mal, ni un démon, mais un individu banal, narcissique, frustré, persuadé d’être exceptionnel.
2. La grille psychologique ou comment se construit une personnalité
L’auteur explore les blessures narcissiques, la quête de reconnaissance, la difficulté à aimer et à être aimé, et la manière dont un individu peut se fermer ou s’ouvrir à l’autre. On peut y lire une étude de cas : deux Hitler, deux psychologies et donc deux devenirs.
L’estafette Hitler n’a que faire des femmes : « je n’ai pas de temps à perdre avec ce genre de chose et ce n’est pas demain que je m’y mettrai. » Il se sent revivre durant la guerre 14-18 : « il retrouvait l’ivresse de son enfance, ce sentiment que rien ne résisterait jamais à son énergie (…) Il n’appartenait pas au hasard. Le ciel l’avait distingué. Son étoile lui montrait un chemin. Il n’était pas comme les autres : il avait un destin. »
Car le mal n’est pas inné : il se construit par frustrations, par renoncements, par refus de l’altérité. Hitler est dans l’incapacité de se remettre en question ; il glisse inexorablement de l’isolement à la haine, de la haine à la pensée totalitaire puis à l’action politique violente ; il ne peut aimer sans dominer.
Pour Adolf H. c’est bien différent : « … je ne veux pas changer le monde. Je veux seulement réussir ma vie ». Il est curieux, empathique, fragile ; il sait évoluer, en écoutant les autres, en se laissant « toucher » ; il découvre les autres, l’amour, la sexualité, la culture.
Contrairement au Hitler réel, il peut changer.
3. La grille philosophique : le mal, la liberté, le hasard
Le roman interroge la responsabilité individuelle ; il questionne la part de hasard dans nos vies et montre que le mal n’est pas une essence, mais un processus ; c’est une réflexion sur la condition humaine.
Un parcours de vie est une succession de choix, bons ou mauvais ; Hitler a fait des choix destructeurs, nourris par son narcissisme, ses frustrations et son sentiment d’élection, mais ces choix ont été rendus possibles par un contexte social, politique et culturel qui les a laissés prospérer.
Il nous oblige à regarder Hitler non comme un monstre abstrait, mais comme un être humain — ce qui rend la question du mal encore plus dérangeante. Et parce qu’il rappelle que chaque vie contient plusieurs vies possibles, et que la frontière entre elles peut tenir à presque rien.
L’autre vie possible n’aurait pas fait de Hitler un saint, mais un homme ordinaire, avec ses failles et ses élans.
4. La grille éthique ou humaniser sans excuser
L’auteur a pris un risque en « humanisant » Hitler, non pas pour l’excuser mais pour mieux comprendre. A la fin du récit, il explique d’ailleurs très clairement sa démarche : les limites de l’empathie et la nécessité de comprendre pour prévenir. Parce que comprendre n’est pas justifier.
Hitler « avait découvert que la guerre est l’essence même de l’existence ». Il en arrive même à traquer les « couards profiteurs » qui s’auto-mutilaient pour échapper à la boucherie. Contrairement à son « double », Adolf H. ne se pense pas l’Elu : « je ne pense pas que je suis assez important pour que Dieu se déplace (….) votre Dieu, sœur Lucie, j’ai du mal à y croire pendant cette guerre. Je ne l’imaginai pas aussi amateur de carnage.»
5. La grille morale et citoyenne ou qu’est‑ce qui fait basculer une société ?
Le roman invite à réfléchir sur la responsabilité des institutions, la place de l’art et de la culture, et la manière dont une société peut fabriquer ou empêcher la violence ; bref, comment éviter que l’histoire ne se répète.
6. La grille existentielle : la part de lumière et la part d’ombre
Le titre est profondément évocateur : chacun porte en soi une part de lumière - ce Jiminy Cricket intérieur (un peu de légèreté oblige pour décompenser) - mais aussi une zone d’ombre. Le roman explore justement cette tension : comment la frustration, l’orgueil blessé ou la solitude peuvent faire basculer une existence, et comment, à l’inverse, l’art, l’amitié ou l’amour auraient pu offrir à ce même individu une trajectoire radicalement différente.
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Le roman explore ainsi la frontière fragile entre ce que nous devenons et ce que nous aurions pu devenir. D’un côté un destin réel avec un Hitler recalé aux Beaux‑Arts, sa rancœur, sa frustration et sa haine jusqu’à la dérive totalitaire qui mènera au nazisme et à la catastrophe historique. De l’autre, un destin alternatif avec Adolf H., l’artiste accepté, ouvert aux autres, capable d’aimer et d’être aimé, engagé dans une quête esthétique plutôt que politique.
Ce livre bouscule : on lit l’histoire autrement ; et si….. Il démontre que l’avenir n’est jamais écrit d’avance, que tout n’est qu’une question de rencontres, de regards, et de choix.
Eric-Emmanuel SCHMITT ne cherche pas à excuser Hitler ; il nous invite à réfléchir sans juger, à comprendre comment un être humain peut devenir une monstruosité historique, enfin comment l’histoire aurait pu basculer autrement pour un simple « oui ».
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Contrairement à l’image simplifiée qu’on nous a longtemps transmise à l’école, les chercheurs contemporains insistent sur un fait troublant : Hitler était un individu banal, ce qui, précisément, rend son parcours si inquiétant.
Il présentait un ego démesuré, nourri par l’idée d’avoir une mission quasi mystique ; il nourrissait un sentiment d’élection, intimement persuadé d’être destiné à « sauver l’Allemagne ». Ses échecs étaient vécus comme une humiliation personnelle, attribués à des ennemis extérieurs.. Il cultivait une solitude profonde, entretenue par son incapacité à nouer des relations authentiques.
Parce qu’aujourd’hui, nous avons pris conscience que les dictateurs ne naissent pas « hors de l’humanité », que le mal peut se construire à partir de blessures ordinaires, que nos sociétés peuvent fabriquer voire amplifier ces dérives, la vigilance citoyenne est essentielle. C’est exactement ce que « La Part de l’autre » met en scène : un homme banal, pétri de haine, persuadé d’être extraordinaire, qui bascule dans la barbarie faute d’avoir trouvé une place dans le monde.
Rappelons qu’après 1945, beaucoup de sociétés européennes avaient besoin de reconstruire une image d’elles-mêmes. Dire qu’Hitler était un « monstre unique » ou bien « un fou » permettait de minimiser la participation ou la passivité de millions de gens, d’éviter de questionner les institutions, et bien sûr, d’éviter de regarder les complicités, les lâchetés, les aveuglements.
Dans les programmes scolaires, pendant longtemps, on a privilégié des récits clairs, des figures extrêmes, des oppositions simplistes (bien/mal, démocratie/dictature).
Présenter Hitler comme un être banal, blessé, narcissique, frustré… c’est plus complexe, plus dérangeant, plus difficile à enseigner à des adolescents.
Je viens de terminer ce livre, et le personnage d’Hitler ne me quitte pas : reconnaître que le mal peut se construire à partir de matériaux humains très communs est très dérangeant. Mais à y réfléchir, Hitler n’a pas seulement fait les mauvais choix, je dirai qu’il n’a pas su accueillir ce qui aurait pu le détourner du pire…..























