Le livre retrace l'histoire réelle du sous-lieutenant Julien Chapelant, fusillé « pour l'exemple » le 11 octobre 1914 au Bois-des-Loges (Somme) pour accusation de capitulation / reddition à l'ennemi. Gravement blessé à la jambe avec une fracture ouverte, il était incapable de tenir debout. Pour appliquer la sentence, il a été attaché à son brancard redressé verticalement face au peloton d'exécution.
Cette affaire est devenue l'un des scandales les plus emblématiques des fusillés pour l'exemple de la Première Guerre mondiale, suscitant de vives polémiques et inspirant en partie des œuvres comme Les Sentiers de la gloire.
Alors, coupable ou innocent ?
Plutôt que d'imposer un récit unifié ou une vérité tranchée, l'historien adopte une démarche pédagogique et originale ; il est laissé au choix du lecteur soit la thèse de la culpabilité, soit la thèse de l’innocence.
Dans la première partie, l’historien reprend les documents d'archives militaires, les procès-verbaux officiels et les témoignages à charge accusant Chapelant d'avoir failli, d'avoir ordonné à ses hommes de rendre les armes ou de s'être rendu à l'ennemi sous la panique.
Dans la seconde partie, il présente les contre-enquêtes, les campagnes mémorielles menées par les anciens combattants et la Ligue des Droits de l'Homme, ainsi que les témoignages disculpant le sous-lieutenant et dénonçant une justice militaire expéditive et aveugle.
La troisième partie – la plus petite mais la plus intéressante à mon goût – est une réflexion sur le métier d’historien. À travers le choc des témoignages contradictoires, Jean-Yves Le Naour analyse la subjectivité de la mémoire, la partialité des récits de guerre et la difficulté d'établir une vérité absolue des années après les faits.
Le lieutenant-colonel Didier
Complexe et déterminé, ce gradé est une figure centrale dans le destin tragique du sous-lieutenant Julien Chapelant. Commandant du 98 RI (régiment d'infanterie) au moment des faits en octobre 1914, il incarne toute l'ambivalence et la dureté de l'autorité militaire au début de la Première Guerre mondiale.
Face au choc des premiers combats et au spectre du désordre ou de la désertion dans les rangs, le colonel Didier adopte une posture d'extrême sévérité. Convaincu que Chapelant s'est rendu ou a ordonné la reddition face à l'ennemi, il fait preuve d'une grande véhémence envers le jeune sous-lieutenant blessé.
Plusieurs témoignages rapportent que lors du premier affrontement verbal, Didier aurait tendu son propre revolver à Chapelant, lui intimant de se brûler la cervelle pour « racheter sa lâcheté » — ce à quoi le jeune soldat blessé répondit qu'il était innocent et qu’il ne pouvait se suicider car contraire à ses principes religieux.
Alors, que s’est-il réellement passé ce matin du 7 octobre 1914 dans le Bois des loges ? Les allemands attaquent depuis le 2 octobre, soucieux d’ouvrir la route de Compiègne pour foncer sur Paris. Les hommes du sous-lieutenant Chapelant se trouvent à court de munitions et la mitrailleuse est hors d’usage. Les renforts ne sont jamais arrivés....
Les ordres sont clairs : mieux vaut se faire tuer sur place que de reculer…. Julien Chapelant se rend avec une dizaine de ses hommes. Deux jours plus tard, il sera ramassé agonisant sur un talus, déjà condamné par la cour martiale avant d’être jugé !
La pression du commandement supérieur
Didier veut un exemple et « considère le châtiment comme nécessaire et édifiant ». Bien qu'inflexible sur le principe de la discipline militaire, Didier se retrouve confronté à un dilemme pratique et moral : comment exécuter un homme gravement blessé à la jambe, incapable de tenir debout ?
Pris de scrupules au moment d'appliquer le jugement, il en réfère à sa hiérarchie (notamment au général Demange). La réponse reçue est sans délai : « vous trouverez demain, avec l'aide de votre médecin, le moyen de mettre debout ce malheureux avant de le faire tomber » ; Didier est donc dans l'obligation d'exécuter l'ordre, conduisant à la tragique mise en scène du brancard ficelé à un arbre.
Devenu général par la suite, Didier restera marqué toute sa vie par cette affaire. Face aux vives polémiques de l'entre-deux-guerres et à la campagne de réhabilitation menée par la Ligue des Droits de l'Homme et la famille Chapelant, il publiera lui-même un ouvrage justificatif (La vérité sur l'affaire Chapelant, 1928) pour défendre la légitimité de la décision du conseil de guerre et la discipline du commandement.L’historien face au piège de la vérité unique
Plutôt que de trancher arbitrairement, l'auteur démontre que le rôle de l'historien est d'exposer les contradictions, de montrer comment se construisent les versions officielles et enfin de restituer la complexité des faits sans céder au manichéisme. Il pousse le lecteur à se placer dans la position du juge et met en lumière l'inconfort de la position historienne :
Sommes-nous capables de juger les hommes de 1914 avec nos critères du XXIe siècle ? le colonel Didier n'est pas simplement dépeint comme un « bourreau », un alcoolique impitoyable et inhumain, mais comme l'incarnation d'un système militaire sous tension maximale...
Comment peser objectivement la peur panique face au feu ennemi, la fatigue extrême des troupes et l'implacable impératif de la discipline de guerre ? L'historien n'est donc pas là pour absoudre ou condamner moralement, mais pour comprendre les logiques mentales et institutionnelles d'une époque révolue.
Jean-Yves Le Naour présente l'historien non pas comme un grand juge du passé, mais comme un enquêteur de l'incertain, dont la mission est d'accepter les zones d'ombre de l'Histoire et de rappeler que le passé est toujours plus ambigu et complexe que les récits qu'on en tire après coup.
D’un côté il y a ceux « qui portent le combat de la réhabilitation comme un prétexte, aux fins de dénoncer la guerre et, au-delà de 14-18, de dénoncer toutes les guerres. D’autres se braquent parce qu’ils croient défendre l’honneur de l’armée en refusant tout geste de pardon. (….) L’évolution de la mémoire de la Première Guerre Mondiale a depuis longtemps transformé les héros en victime, et les fusillés apparaissent désormais comme des sur-victimes. »
L’auteur de cet excellent ouvrage dénonce la politisation des historiens, qui « ont donc préconisé habilement une réhabilitation mémorielle – et non juridique – notamment un espace réservé au musée des armées. Une recommandation que s’est empressé de valider un président adepte de la pacification mémorielle. On le vit ainsi, lors des commémorations de la bataille du Chemin des Dames, écouter en même temps et la chanson de Craonne et le Chant du départ, c’est-à-dire le chant de souffrances des poilus et un hymne révolutionnaire appelant au sacrifice. C’est aller très loin dans l’esprit de compromis. »
L'historien doit se départir des passions mémorielles pour analyser froidement les rouages de la justice militaire, tout en mesurant le poids de la souffrance humaine.
Jean-Yves LE NAOUR nous rappelle au passage, qu’ils sont encore environ 600 à attendre une réhabilitation…..
Un destin tragique
Pour celles et ceux qui me suivent – ou me connaissent – je n’ai pu résister à l’envie de rechercher les sources de cette affaire.
Jean Julien Marius Chapeland est né le 4 juin 1891 à Ampuis, dans le département du Rhône (AD 69 n°17 page 4/7).
Incorporé au 98ème régiment d'infanterie le 11 juin 1909 pour une durée de 3 ans, à la mairie de Vienne (Isère), il n’aura de cesse de gravir les échelons :
La section encadrée sous la mention « Antécédents judiciaires et condamnations » indique sa condamnation par le Conseil de guerre du 98 RI en date du 11 octobre 1914, une condamnation par une cour martiale avide de faire exécuter rapidement la sentence : peine de mort et dégradation militaire, sous l'accusation de capitulation en présence de l'ennemi.Sur le plan strictement juridique, le sous-lieutenant Julien Chapelant n'a jamais été réhabilité par les tribunaux ou les cours spéciales de justice. Toutefois, il a fait l'objet d'une reconnaissance administrative et mémorielle majeure.J’ai pu retrouver son acte de décès dans les registres de 1915 (AD 69 n°42 page 8/9) :
Le 29 juin 1934, l'affaire est portée devant la Cour spéciale militaire de révision. Celle-ci refuse à son tour d'annuler la condamnation du conseil de guerre et rejette la réhabilitation.Faute de réhabilitation judiciaire, la mémoire de Julien Chapelant a été révisée au niveau ministériel ; le 31 octobre 2012 (avec effet officiel au 8-9 novembre 2012), le ministre délégué aux Anciens combattants a accordé à Jean-Julien Chapelant la mention officielle « Mort pour la France ».
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Pour en savoir plus :
Jean Julien Marius Chapelant : généalogie par André HERVE (herve34) –Geneanet
CHAPELANT Jean Julien Marius - Faire une recherche (Mémoinre des Hommes)
98e régiment d'infanterie (France) — Wikipédia
Les crimes des Conseils de guerre (Chtimiste)



















































