mercredi 20 mai 2026

L'enragé de Sorj CHALANDON

« L’Enragé » raconte la fuite d’un jeune pensionnaire de Belle‑Île – maison de force et de correction - en 1934 et sa lutte acharnée pour survivre dans un monde qui l’a broyé. L’auteur Sorj Chalandon y mêle reconstitution historique et colère intime pour redonner un visage au seul enfant évadé jamais retrouvé.

La colonie de Belle-Ile-en-Mer

En 1934, à la colonie pénitentiaire de Belle‑Île‑en‑Mer, cinquante‑six garçons enfermés pour vagabondage, pauvreté ou abandon — plus que pour de véritables délits — se révoltent et s’évadent. Une chasse à l’enfant est immédiatement lancée : gendarmes, surveillants, habitants et même touristes traquent les fugitifs, attirés par une prime de vingt francs par enfant capturé.

Tous sont repris… sauf un.

C’est ce survivant que Chalandon choisit d’incarner : Jules Bonneau, surnommé La Teigne, enfant abandonné, battu, humilié, enfermé depuis l’âge de douze ans.

« Jules Bonneau. N° mat : 3 462 / 2ᵉ quartier État d'agitation, anxiété, agressivité, mauvais contrôle de ses impulsions », avait écrit le médecin. Il avait alerté la direction sur des « phases de bouffées délirantes » liées à « un discours désorganisé ». Inquiétant, « mais insuffisant pour être interné ».

Dans le bagne, il n’a connu que les coups, le travail exténuant, les punitions (dont le terrible « Bal », piste de marche forcée), la faim et la loi du plus fort.

« Je suis arrivé à la Colonie pénitentiaire le 16 mai 1927. Crâne rasé pour éviter les poux. Et aussi pour me marquer. J'avais été admis chez les marins. Ils manquaient de bras à la corderie et à la menuiserie. Et je me suis retrouvé à tresser des torons de chanvre.

Le 20 mai, j’étais mis au cachot pour la première fois. Je dormais dans un dortoir de huit, au 2ème quartier. J'avais mon lit près de la porte. Le premier soir, les autres avaient jeté mon matelas dans le couloir. Le soir d'après aussi. Et encore le jour suivant. Lorsque je suis rentré dans la chambrée pour la quatrième nuit, mon matelas était roulé dans un coin et ma couverture défaite. Cette fois, le drap était humide de pisse. Je l'ai porté dans le couloir, sans un mot. Puis j'ai violemment renversé le matelas d'à côté, volé le drap sec. Et retourné le matelas suivant, un autre, encore un, tous les sept.

Je ne rêvais pas. Je venais de répondre coup pour coup.

Et là, j'ai vu. J'ai compris qui était le caïd. Celui qui poussait les autres à maltraiter le nouveau. Il s'appelait Jean Soudars. Dans la pièce, personne n'avait bougé, mais lui s'est rué sur moi, poing levé en hurlant. Et je l'ai accueilli à coups de chaise. Le nez, la bouche, il s'est écroulé sans un mot, les yeux immenses. Lorsque les gaffes sont arrivés, Soudars était assis sur son lit, sonné, du sang plein les lèvres. Il m'a dénoncé en sanglotant, doigt tendu.

Les gardes m'ont emmené, j'ai craché sur ses pieds nus. »

Un enfant imaginaire… pas tout à fait

Jules Bonneau, tel qu’il apparaît dans L’Enragé, n’a jamais existé comme personne historique identifiable. Il est un personnage de fiction, mais inspiré toutefois d’un fait réel : l’évasion de 56 enfants de la colonie pénitentiaire de Belle‑Île‑en‑Mer.

Peut-être que l’auteur souhaitait donner une voix à ceux que l’histoire a effacés car Jules incarne bien cette violence du bagne à travers un destin singulier.

Jules est un enfant façonné par la violence, la honte et la survie — un être cabossé qui avance avec la rage comme unique boussole.

« Il s’est mis en chemin. Derrière lui, Le Goff et Le Rosse montaient à l’assaut et nous les suivions au soleil en balançant les bras. Une armée de vauriens. J'avais pris ma sale gueule. Béret enfoncé, blouse fermée, brodequins cirés. Pour traverser la ville, on fronçait les sourcils, mâchoires serrées et lèvres méprisantes. C’est nous, les colons de Haute-Boulogne. Nous qui détroussons les riches, qui pillons leurs logements, qui volons la barque du pêcheur. C’est nous la mauvaise herbe. Le chiendent. La vermine. Cachez vos filles, vos porte-monnaie, vos bijoux mesdames. Le pire de l’humanité défile dans votre ville. D’ailleurs, la presse le récite bien. Chaque article sur la Maison d’éducation surveillée est une condamnation à mort. Pas de l’établissement, mais des détenus qui y travaillent. Dès qu’une poule disparaît d’une arrière-cour ou qu’un sac a été dérobé dans une carriole, c’est Haute-Boulogne que les journaux accusent. Et ça me va. Leur haine me nourrit. Lorsque je sors pour rejoindre le canot-école, je me régale de l’effroi des braves gens. Les plus âgés détournent les yeux ou changent de trottoir. Mais ceux de notre âge sont prêts à en découdre. Lorsqu’elle est seule, la mauviette tourne le dos. Mais en bande, ils font front. Assis sur leur vélo, ils nous provoquent. Pas un cri, pas un mot, mais des sourires de comptoir, des défis de fin de bal, de ces crâneries qui déclenchent les bagarres. Lorsqu’ils ont une amoureuse avec eux, ils l’enlacent en riant. Ils s’exhibent. Ils nous rappellent qu’ils sont libres et nous embastillés ».

Jules arrive au bagne déjà meurtri : abandonné, battu, affamé, privé de toute reconnaissance ; il grandit dans l’idée qu’il ne vaut rien, qu’il est un « déchet social ». Cette conviction devient un noyau dur de sa personnalité : une faible estime de soi, une honte permanente qui lui colle à la peau, indigne d’amour ou de protection… il ne se pense pas victime, il se pense coupable d’exister.

Le surnom La Teigne dit tout : Jules est un enfant qui mord pour ne pas être écrasé. Sa colère n’est pas une flambée : c’est une braise constante, entretenue par les humiliations.

Cette rage lui sert de carapace contre la peur, de moteur pour survivre, de langage dans un monde où personne ne l’écoute.

Mais elle l’isole. Elle l’empêche de demander de l’aide. Elle le rend sauvage, au sens littéral : un enfant qui n’a jamais été apprivoisé ; pour Jules, toute main tendue cache un piège ; la confiance est un luxe qu’il ne peut pas se permettre.

La rage comme seule armure

La vie dans la colonie, décrite avec une précision quasi documentaire explore la violences des surveillants, l’exploitation des enfants, l’isolement, les privations et humiliations.

« J’étais blessé et furieux. C’était elle, ma colère, qui allait guider mes pas et me conduire à travers la lande. Elle, qui éclairerait ma traversée de la nuit. Elle, ma colère, qui me libérerait de cette saleté d’île. Je voulais que mes galoches laissent dans sa terre l’empreinte de ma rage. »

La fuite, haletante, sur une île où chaque cri, chaque pas peut trahir sa présence. Jules avance avec sa rage, mais aussi avec une peur animale : survivre, coûte que coûte.

« ...Mais Bonneau ne devait pas trahir La Teigne. Je n'ai pas droit aux sentiments. Les sentiments c'est un océan, tu t'y noies. Pour survivre ici, il faut être en granit. Pas une plainte, pas une larme, pas un cri et aucun regret. Même lorsque tu as peur, même lorsque tu as faim, même lorsque tu as froid, même au seuil de la nuit cellulaire, lorsque l'obscurité dessine le souvenir de ta mère dans un recoin. Rester droit, sec, nuque raide. N'avoir que des poings au bout de tes bras. Tant pis pour les coups, les punitions, les insultes. S'évader les yeux ouverts et marcher victorieux dans le sang des autres, mon tapis rouge. Toujours préférer le loup à l'agneau. »

Au fil de sa cavale, il rencontre quelques gestes de solidarité, rares mais décisifs, qui fissurent peu à peu son armure. Chalandon montre comment un enfant que l’institution voulait briser peut encore apprendre à desserrer les poings pour saisir une main tendue.

Un livre que l’on n’oublie pas….

Le livre dénonce avec une plume acérée la cruauté d'un système institutionnel qui préférait briser les enfants plutôt que de les éduquer. Si le bagne l’a déshumanisé, Chalandon montre bien que Jules reste un enfant sous la carapace, et que dans sa quête perpétuelle de dignité, il veut simplement être traité comme un être humain.

Il ne veut pas disparaître comme tant d’autres enfants du bagne. Sa fuite est une affirmation d’existence ; sa rage primitive est un réflexe de survie. On dirait aujourd’hui qu’il est en « hypervigilance » car chaque bruit est une menace ; chaque ombre peut être un surveillant.

La colère est son moteur ; « L'enragé », c'est celui qui ne plie pas., mais sa rage est à la fois son bouclier et son fardeau. L'auteur a d'ailleurs précisé qu'il a donné à Jules Bonneau une partie de sa propre « rage » et de son vécu personnel, faisant de ce personnage une figure symbolique de tous les enfants maltraités par le système de l'époque. On peut également y voir un clin d'œil quasi homonyme à l'anarchiste Jules Bonnot en dénommant son personne « Bonneau » renforçant ainsi l'image du révolté.

*

Pour en savoir plus :

La révolte des enfants - L'évasion du bagne de Belle-île [ST] – YouTube

La colonie pénitentiaire de Belle-Île-en-Mer | Becedia

La colonie pénitentiaire de Belle-Ile (Patrimoine et archives - Morbihan)


Les Adieux à la Reine de Chantal THOMAS

1810, Vienne. Agathe‑Sidonie Laborde, ancienne lectrice de Marie‑Antoinette, vit désormais dans l’exil et la discrétion : elle revit les trois journées décisives qui ont suivi la prise de la Bastille, les 14, 15 et 16 juillet 1789.

Agathe, une narratrice invisible

Agathe appartient à cette catégorie de femmes de cour invisibles mais indispensables. Lectrice-adjointe de la Reine, elle circule dans les espaces privés, observe les gestes, les voix, les confidences. Elle n’est pas une courtisane, pas une favorite, pas plus une intime : elle est une présence silencieuse, qui nous présente une vision panoramique de Versailles, du plus intime au plus politique, avec une lucidité crue sur les comportements humains.

Jeune femme de l’ombre mais témoin privilégiée, elle observe ce chaos avec une lucidité mêlée de fascination. Elle voit la Reine, non plus comme une figure politique, mais comme une femme vulnérable, entourée de fidélités fragiles et de trahisons silencieuses.

La fuite des courtisans

À Versailles, tout bascule en quelques heures. Les rumeurs courent plus vite que les ordres, les courtisans fuient, les couloirs bruissent de peur. Le château, autrefois symbole d’ordre et de splendeur, devient un lieu d’angoisse et de désagrégation.

À mesure que la situation politique s’aggrave, chacun cherche à sauver sa peau. Les départs nocturnes se multiplient. Les alliances se défont. Mais Agathe, elle, reste par loyauté, peut‑être par fascination, ou tout simplement par incapacité à imaginer un monde hors de Versailles.

Durant les trois journées de juillet 1789, Agathe est traversée par des émotions contradictoires : elle passe de la peur de l’effondrement à sa loyauté envers la Reine tout en gardant l’illusion que Versailles peut encore tenir.

Son regard est celui d’une femme qui ne comprend pas la Révolution, parce qu’elle n’a jamais vécu ailleurs que dans les couloirs dorés du château.

Marie‑Antoinette, figure tragique

Le roman montre une Marie‑Antoinette intime : nerveuse, presque fébrile, inquiète, et pourtant incapable de saisir l’ampleur du danger, attachée à ses proches, notamment à sa nouvelle favorite, Gabrielle de Polignac et à Rose Bertin. Elle apparaît tour à tour capricieuse, courageuse, mais perdue….

Pourtant, Agathe lui voue une admiration presque dévotionnelle ; sa « Reine » est une femme vulnérable au cœur d’un monde qui s’effondre. Elle assiste aux derniers instants de sa souveraineté : Marie-Antoinette est isolée, malgré la foule autour d’elle ; elle est trahie, car les courtisans fuient ; elle est désemparée, car elle ne comprend pas la violence de la Révolution, tout en gardant quelques éclairs de lucidité, mais trop tard. Elle est une femme observée, commentée, jugée….

« Dès le début Versailles m’a refusée. Versailles était déjà occupé, par le Grand Roi, qui ne l’a jamais quitté. Dans chaque salle où j’entrais, il était là, en jeune homme, en vieillard, en danseur, en amant, en guerrier, toujours en gloire. Le château est sous sa surveillance. Ce ne sera jamais chez moi. Ce n’est pas non plus le château du Roi. Ce n’était pas davantage celui de Louis XV ».

La Reine est le symbole vivant d’un crépuscule, celui de Versailles et de la « Monarchie ». Elle est la beauté d’un ordre ancien, la fragilité d’un système à bout de souffle, la solitude des puissants dans un univers qui se délite….

Or Agathe ne voit pas seulement la Reine : elle la contemple, elle l’admire, elle la désire presque ; elle veut exister dans son regard, être reconnue, être choisie.

Mais cette relation est asymétrique : la Reine ne la voit que comme une servante utile, tandis qu’Agathe projette sur elle un idéal de beauté, de grâce et de puissance. La Reine ne mesure pas l’intensité de l’attachement qu’elle suscite. Elle utilise Agathe comme un instrument, sans cruauté, mais sans conscience de son impact.

Une femme façonnée par Versailles

Le roman est raconté 20 ans après les faits. Agathe reconstruit son passé, et sa relation à la Reine, avec nostalgie et obsession.

Agathe n’existe que par Versailles. Le château est son univers, son identité, son langage même.

Elle connaît les passages secrets, les hiérarchies invisibles, les rituels, les odeurs, ,les lumières, les peurs.

Chantal Thomas fait d’une servante anonyme la voix principale d’un moment historique ; elle donne la parole à celles qui ne l’ont jamais eue et nous montre la Révolution depuis les coulisses.

L’effondrement d’un monde

Il ne faudrait pas croire que ce roman est le récit de la Révolution ; il est celui de l’effondrement d’un univers codifié. Versailles devient un personnage à part entière : ses couloirs, ses odeurs, ses lumières, ses rituels. Agathe raconte tout cela avec une précision sensorielle qui donne au texte une atmosphère presque cinématographique.

Le roman décrit avec précision les espaces, les routines, les déplacements, les peurs et les rumeurs qui agitent la Cour de Versailles entre le 14 et le 16 juillet 1789. Il met en scène de nombreux personnages réels occupant des charges précises :

Chantal Thomas s’attache à la micro‑histoire : les réactions individuelles, les peurs, les décisions prises dans l’urgence.

De plus, le point de vue d’Agathe met en lumière le rôle des femmes dans l’entourage royal.

L’intérêt de ce roman

Bien évidemment, pour chacune de mes lectures « historiques » je suis toujours à la recherche de la vérité et des faits réels attachés à l’histoire.

J’ai donc effectué quelques recherches sur les meilleures sources historiques sur Versailles sous l’Ancien Régime :

  • Archives municipales de Versailles conservent des documents allant du XVIᵉ siècle à nos jours : registres paroissiaux et d’état civil, iconographie (plans, estampes, cartes postales), recensements, délibérations municipales depuis 1787

  • Les Fonds nationaux liés à Versailles des Archives nationales conservent l’essentiel des documents administratifs de la Maison du Roi, notamment des dessins du secrétariat d’État de la Maison du Roi (plans, élévations, coupes), des documents relatifs aux bâtiments, au parc, aux administrations royales

  • Le Centre de recherche du château de Versailles (CRCV) mène de nombreux programmes utiles pour comprendre la société de Cour : réseaux et sociabilités à la Cour (XVIIᵉ–XVIIIᵉ), référentiel historique sur la France de l’Ancien Régime, projets sur les lettres de Marie‑Antoinette….

mardi 12 mai 2026

Comment la mort laisse des traces administratives, sociales et matérielles

Pour faire suite au dernier atelier que j’ai animé sur les « archives funéraire », voici un cas pratique de recherche : la sépulture d’Antoinestte Deiber Trenck du cimetière d’Oberhaslach, trouvé sur le site Find a grave.

DEIBER et TRENCK sont deux patronymes que je retrouve très souvent dans mon arbre ; j’en déduis donc que cette personne « Antoinette » appartient à mon arbre généalogique, non pas en tant qu’ancêtre directe, mais en qualité de collatérale.

Je relève les noms de famille sur les deux stèles, et sur ce même caveau, tout en bas, a été ajouté une autre plaque. Tous ces gens doivent appartenir à la même famille, et par conséquent, à la même concession.

« Hier ruht in Gott » c’est à dire « ici repose en Dieu (en paix) »

Deux stèles pour un même caveau :

Antoinette TRENCK née DEIBER (1878 - 1933) Auguste DEIBER (1843 – 1907)

Berta TRENCK (1905 - 1918) Joséphine OSWALD (1851 – 1920)

Louis TRENCK (1873 - 1947)

Une 3ème plaque est ajoutée :

Philippe JUCHS(1903 – 1949)

Angèle JUCHS née TRENCK (1904 – 1991)

Mes recherches vont s’effectuer dans les AD 67 en ligne, dans le petit village d’Oberhaslach ; j’ai la chance que les registres sont peu épais et mes « trouvailles » rapides et fructueuses :

Le 1er couple DEIBER-OSWALD

Auguste DEIBER, né le 18 novembre 1843 (AD 67 n°28 page 8/11) et Joséphine OSWALD née le 18 janvier 1851 (AD 67 n°3 page 2/14) se sont mariés à Oberhaslach le 28 janvier 1872 (AD 67 n°1 page 3/7).

Auguste est le fils d’Antoine et le petit-fils de Nicolas, mon SOSA 64.

L’acte de mariage est rédigé en allemand (écriture cursive Kurrent) dans le cadre de l'administration de l'Empire allemand ; les publications ont été effectuées à Oberhaslach et à Niederhaslach les dimanches 14 et 21 janvier de l'année 1872, à midi, sans opposition.

L'acte est daté de 1872, juste après l'annexion de l'Alsace par l'Allemagne. C'est pourquoi le formulaire est en allemand. On remarque que le mois de naissance d'Augustin est noté "Wintermonat" (mois d'hiver), un terme ancien pour désigner novembre.

Grâce à GENEANET, j’ai pu voir que le couple avait eu 4 enfants :

  • Edmond, décédé à 7 mois

  • Justine, décédée à 13 mois

  • Albert, décédé en 1953 à Nagasaki (Japon)

  • et Marie Antoinette, née en 1878 ; ce qui m’amène au 2ème couple


Le 2ème couple TRENCK - DEIBER

Antoinette DEIBER, née le 17 janvier 1878 (AD 67 n°3 page 3/27), et Louis TRENCK, né le 17 avril 1873 ( AD 67 n°12 page 5/13 ) se sont mariés le 13 janvier 1902 à Oberhaslach (AD 67 n°2 page 4/12).

L’acte de mariage est également rédigé en allemand (écriture cursive de type Kurrent) provenant de la commune d'Oberhaslach, le 13 janvier 1902 (dreizehnten Januar tausend neunhundert zwei).

Si Antoinette est une enfant du couple précédent, Louis TRENCK, son conjoint, est un inconnu dans mon arbre ; et pourtant, le patronyme existe bien ! Il est notamment celui de mon SOSA 65, mais il n’existe - au stade de mes recherches actuellement préciserai-je avec prudence - aucun lien de parenté avec Louis TRENCK.

Il aurait été intéressant de trouver les recensements d’Oberhaslach, mais la période concernée n’est justement pas en ligne, entre 1866 et 1880 : une période de trouble….

Sur la stèle est également mentionnée une petite fille, Berta TRENCK (1905 - 1918). Albertine Berta avait une sœur ainée Angèle Marie. Nous abordons alors le 3ème couple.


Le 3ème couple JUCKS - TRENCK

Angèle Marie TRENCK, née le 20 février 1904 à Oberhaslach (AD 67 n°6 page 7/18) et Philippe Antoine, né le 11 avril 1903 à Haguenau (AD 67 n°154 page 90/275) se sont mariés le 26 mai 1933 à Oberhaslach (acte non numérisé).

Le couple a eu des enfants dont je ne révélerai pas l’identité, par simple correction.


La photo sur la stèle

Étant donné le style de la photographie - un médaillon en porcelaine typique de la fin du XIXe ou du début du XXe siècle) et les dates de décès, il est très probable que ce portrait soit celui de Auguste Deiber. Le costume et la posture correspondent aux standards photographiques de son vivant.

L'homme présente un visage ovale avec un regard frontal et direct. Il porte une moustache épaisse et soignée, grise ou peut-être poivre et sel, caractéristique de la mode masculine de la fin du XIXe siècle.

Son expression est digne, solennelle, ce qui est courant pour les portraits funéraires de cette époque destinés à la postérité. Il porte une veste de costume sombre à revers larges, une veste qu’il a très certainement taillé lui-même puisqu’il était tailleur d’habits.

On distingue une chemise blanche à col cassé, agrémentée d'une cravate nouée de couleur sombre.

Le portrait est présenté dans un médaillon ovale avec un cadre noir brillant, probablement en porcelaine ou en émail pour résister aux intempéries. Le fond est neutre et légèrement dégradé, ce qui permet de mettre en valeur la silhouette du défunt.

Ce portrait témoigne d'un certain statut social et surtout, de la volonté de la famille de conserver une image vivante et respectueuse de leur ancêtre.

Un ancêtre presque encore vivant….


*

Pour en savoir plus :

L'histoire des médaillons funéraires, de leur origine à l'apparition de laphotographie - Actualités - Photo-Porcelaine.com

dimanche 3 mai 2026

Emile, mon SOSA 16 : disparu pour toujours ?

Si Émile était une trace, ce serait…

Une empreinte légère sur un plancher d’atelier, effacée par la poussière du métier à tisser,

Si Emile était un fil, ce serait…

Un fil fin mais solide, tendu entre deux villes, deux époques, deux silences,

Si Emile était un geste, ce serait…

Le va‑et‑vient régulier de la navette, ce mouvement semblable à une respiration,

Si son histoire était une direction, ce serait…

Vers le nord pour s’enfuir, vers l’est pour se souvenir, vers l’ouest pour espérer…

Si son parcours était un chemin, ce serait…

Un sentier droit qui s’enfonce dans la montage et qui soudain bifurque, sans prévenir, vers un lieu où personne ne l’attendait.

Si sa vie était une matière, ce serait…

La laine brute, rêche au début, mais capable de devenir douceur.

Et si sa disparition était une clé, ce serait…

Une clé oubliée dans une poche, qui ouvre une porte dont on ne connaît plus l’adresse.

Émile serait une trace de poussière sur un plancher d’atelier, un fil tendu entre deux villes, une navette qui va et vient, un chemin de montagne, une toile de laine douce au toucher, mais une clé perdue qui attend encore sa serrure.

On raconte tellement de chose sur Émile, qu’il a abandonné sa famille, qu’il est reparti en Alsace ou qu’il a refait sa vie avec une autre épouse, d’autres enfants, que ceux qu’il aimait tant. Mais moi je n’y crois pas….

Alors j’ai cherché dans les archives. Je ne pouvais pas entendre qu’un ancêtre disparaisse sans laisser de trace. Nous laissons tous une trace sur cette planète, aussi infime soit-elle…. Du moins, il me plaît de le penser.

Les « frères exilés » de la terre d’Alsace

Emile DEIBER est né le 11 septembre 1844 à Oberhaslach, un petit village du Bas-Rhin. Il est le fils de Nicolas, tailleur d’habits l’hiver et bûcheron l’été, et de Marie Anne KLEIN, journalière. Il est le second d’une fratrie de huit enfants.

A ses 25 ans, il épouse une oberhaslachoise, fileuse comme lui. L’existence est rude, mais heureuse. Le couple travaille et élève son premier enfant, la petite Marie Thérèse.

Et puis la guerre franco-prusienne éclate ; elle inflige une humiliante défaite à l'Empire français, la capture de Napoléon III, le siège de Paris, mais surtout l’annexion des territoires de la Lorraine et de l’Alsace. Cette guerre a laissé une marque indélébile dans la mémoire collective. La famille DEIBER n’y échappera pas. Comme tant d’autres, elle doit faire le terrible choix : rester et devenir prussien, partir, s’exiler et tout recommencer ailleurs, mais rester français.

Comme tant d’autres disais-je, car les Alsaciens-lorrains ont vu leur famille se déchirer, se diviser. A Oberhaslach, des fratries ont été séparées.

Emile est de ceux qui ont fait le choix de quitter sa province natale. D’ailleurs, à y réfléchir, plus grand-chose ne le retient à Oberhaslach…. trop accablé par la mort de son deuxième enfant, Jean Joseph, décédé à 6 mois, il décide de partir pour Reims avec sa femme Anne Marie et la petite Marie Thérèse, alors âgée de 2 ans ; ils appartiennent à cette catégorie d’« optants » qui s’installeront durablement sur le territoire français.

Située sur l'axe ferroviaire de l'Est, facilitant le transport des familles et des biens, Reims est une destination privilégiée. Émile est tisseur, aussi il n’a aucun mal à retrouver un emploi dans la grande cité lainière. La ville de Reims a d’ailleurs manifesté une grande solidarité envers ceux que l'on appelait les « frères exilés », symbole de la résistance à l'occupation prussienne.

La guerre n’a certes pas duré longtemps - 19 juillet 1870 / armistice du 29 janvier 1871 - mais les rémois ont subis réquisitions, impôts forcés et arrestations. Les Prussiens quitteront Reims seulement le 6 novembre 1872 ; la mémoire de l’occupation reste vive lorsque Emile arrive avec sa famille.

En 1884, l’ancien maire Victor DIANCOURT publiera Les Allemands à Reims 1870‑1871, un témoignage poignant sur ces années d’humiliation et de courage.

Du courage, Emile en a à revendre…. Le couple travaille dur comme tisseurs ; il aura plusieurs enfants : Florentine Marie (1878), Émile Théophile (1879), Gustave Alphonse (décédé à 13 mois) puis Gustave Joseph (1882). Est-ce le décès de ce jeune enfant qui le motive à quitter Reims ?

Quoiqu’il en soit, toujours à la recherche du meilleur pour sa famille, Emile s’installe à Warmeriville où naitra d’ailleurs Emile Jules en 1883 ; puis la famille déménage pour Bury, non loin de la cité ouvrière Herminie, mais il semble que cet esprit communautaire ne convienne pas ; alors ils reviennent tous à Reims. Nous sommes en 1891. Et Emile disparaît….

Il est bien mentionné sur le recensement de l’année 1891….

Cinq années plus tard, je retrouve la famille à Bury ; Emile n’y est pas mentionné et Marie Anne est inscrite comme « le chef de famille ».

Emile a donc disparu entre 1891 (Reims) et 1896 (Bury) où sa famille est arrivée sans lui.

Pour vérifier mon hypothèse, je dois

  • Consulter les tables décennales de décès de Reims (AD 51) pour la période 1883-1892 et 1893-1902,

  • Vérifier les registres de décès sur Bury (AD 60) entre l'installation de la famille et 1896,

  • Effectuer également des vérifications sur la commune de Warmeriville ; bien qu'il soit à Reims en 1891, il a pu y garder des attaches ou y être décédé chez un proche.

Vous noterez que je pars du postulat qu’il est décédé – accident ou meurtre – et qu’à aucun moment je n’envisage qu’il ait abandonné sa famille. En 1891, Emile a 47 ans. Et malheureusement, mes recherches sur Gallica et Retronews n’ont pas porté les fruits espérés….

Mais peut-être devrai-je me pencher sur le mariage de ses enfants….

Marie Thérèse s’est mariée le 6 mars 1886 à Reims, avec Joseph Ernest TRANSINNE : Emile est mentionné comme présent avec son épouse, et « consentant » au mariage de sa fille.

Florentine Marie a épousé Jules Alexandre LEBLOND le 22 octobre 1898 à Mouy : Emile est mentionné « absent ».


Emile Théophile s’est marié le 23 décembre 1899, également à Mouy, avec Marie Clémence DELARUE : Emile est toujours mentionné « absent » et son épouse non inscrite comme « veuve » ; par contre, lors de sa seconde union avec Noémie Sophie GALZIN le 15 avril 1919 à PARIS 5, l’officier d’état civil a précisé que ces deux parents étaient décédés.
Gustave Joseph s’est marié le 31 octobre 1903, à Mouy, avec Juliette Emilie GOURDAIN : même constat.

Par contre, lors de l’union de Jules Victor Albert avec Léontine PHILIPPE, le 18 avril 1908 à Allonne, il a été précisé qu’Emile est « absent depuis quinze ans », donc depuis 1893.

Vérification de mon hypothèse

  • Les recensements sont un outil précieux pour repérer une séparation ; sur le dernier recensement, à Bury, Marie Anne apparaît seule avec les enfants, ce qui renforce l’hypothèse du départ. Elle s’est déclarée « chef de famille » et non pas « veuve ».

    Un homme qui quitte sa famille peut mourir dans un hospice, dans un hôpital, dans une commune où il travaillait temporairement, ou même être enregistré comme « inconnu » dans un accident. Je vais suivre cette dernière piste.

  • Je me suis attardée dans les TD des décès des villes de Reims et de Bury (Dept 60) ainsi que Warmeriville (Dept 51) entre 1891 et 1896 ; j’ai recherché les patronymes de Deiber, X et Inconnu.

    J’ai alors découvert un homme inconnu décédé à Reims le 3 avril 1893 ; regardons d’un peu plus près cet acte :

  • Le 7 avril 1893, François Prosper GATELLIER commissaire de police du 4ème arrondissement, âgé de 56 ans, demeurant au 2 rue du Mont d’Arène – Emile et sa famille ont habité au numéro 34 – et Louis Léonard DELMONT, agent de police de 31 ans, demeurant au 3 rue des Trois-Piliers ont déclaré qu’un homme « inconnu » agé d’environ 50 ans et dont aucun renseignement n’a pu être fourni, est décédé au 69 boulevard Fléchambault le 3 avril à 6 heures du matin.

  • Une correspondance quasi exacte

    • Émile est né en 1844 ; il a 49 ans en avril 1893 : l’acte indique : « environ cinquante ans »,

    • Émile est attesté à Reims en 1891, où il apparaît bien sur le dernier recensement ; le décès a lieu dans un quartier populaire, Bd Fléchambault où se situe notamment une usine de textile, un lieu où Emile aurait pu se rendre pour travailler, et ceci tôt le matin,

    Cet homme inconnu de 1893 est le premier candidat sérieux pour être Émile DEIBER. Pour pleinement s’en assurer, il faudrait consulter les registres de police de Reims (série 4M ou 1I) pour lire un rapport de police, un procès-verbal, et surtout un signalement physique, une description des vêtements, et peut-être des objets trouvés sur lui.

    Je n’ai trouvé aucun journal d’époque relatant ce fait divers : l’homme a t-il été victime d’un malaise, d’une maladie ou tout simplement d’un coup mal attentionné….

    Je ne peux donc pas affirmer que cet « inconnu » est Emile….

    Une autre hypothèse peu avenante : une « seconde vie »

    À cette époque, une femme est déclarée « chef de famille » lorsque

    • Elle est veuve, mais dans ce cas, le recenseur note « veuve » ou « Vve »,

    • Le mari vit ailleurs pour le travail, mais alors, il est souvent mentionné comme « absent » ou « en déplacement », et on le retrouve dans les recensements suivants,

    • Elle est abandonnée par son mari, car dans ce cas le mari n’est pas officiellement décédé.

    Un abandon difficile à envisager

    Disparu du foyer, sans décès connu, sans mention d’absence temporaire, tous ces éléments convergent vers un abandon….

    Il arrive, au fil d’une recherche généalogique, qu’un ancêtre prenne une place particulière. Parfois, ce n’est pas celui dont on sait le plus, mais celui dont l’histoire résonne, celui dont on devine les silences, les fragilités, les choix impossibles. Alors, sans qu’on l’ait vraiment décidé, un lien affectif se tisse.

    C’est ce qui se produit avec Émile Deiber. À force de suivre ses traces, de reconstituer ses gestes, ses métiers, ses déplacements, j’ai fini par le voir vivre. J’imagine ses journées, ses espoirs, ses contraintes. Je le regarde non plus comme un nom dans un registre, mais comme un homme réel, avec ses forces et ses limites.

    Et c’est précisément pour cela que l’idée qu’il ait abandonné sa famille est difficile à envisager. Non pas parce qu’elle serait impossible — l’histoire est pleine de disparitions, de départs forcés, de silences imposés — mais parce qu’elle ne correspond pas à l’image intime que je me suis construite de lui. Allez savoir pourquoi...

    Je ressens une forme de résistance intérieure : je voudrais croire qu’il y a une autre explication, un accident, une contrainte, une disparition involontaire. Je voudrais préserver la cohérence de l’homme que j’ai appris à connaître, celui qui travaillait, qui se déplaçait, qui assumait ses responsabilités.

    Ce n’est pas de la naïveté. C’est tout simplement la preuve que la généalogie est une affaire de rencontre. Et parfois, cette rencontre crée un attachement qui rend certaines hypothèses douloureuses à accepter.

  • Et pourtant, à y regarder de plus près, cette hypothèse est plausible :

    • Aucun décès au nom d’Émile Deiber n’apparaît dans les communes logiques (Reims, Warmeriville, Bury), exception faite de cet « inconnu »,

    • Les « optants » alsaciens ont souvent connu des ruptures familiales après l’exil de 1872, et il pourrait être possible qu’Émile soit repartie en Alsace, mais pas dans sa région natale,

    • Les hommes qui abandonnent leur famille sont statistiquement invisibles dans les recensements suivants (changements de commune, d’employeur, parfois de nom).

    Tout cela rend l’hypothèse très crédible.

  • Une impensable explication

    Parce qu’un accident de travail ou de trajet est toujours possible, une hospitalisation loin du domicile, une mort non déclarée immédiatement, un enterrement dans une commune où il n’était pas connu….. la famille pouvait rester sans information fiable pendant des mois, mais certainement pas des années.

    La fin du XIXᵉ siècle est marqué par des crises textiles, des fermetures d’ateliers, des déplacements saisonniers, Émile aurait pu partir pour quelques semaines, espérant rapporter de quoi vivre, et se retrouver pris dans un engrenage, comme par exemple, une perte de papiers, une impossibilité de revenir faute d’argent. Mais ce type de disparition involontaire aurait laissé une trace.

  • Et sans imaginer un crime grave, Emile aurait pu être incarcéré pour dettes, vagabondage, un conflit de travail, une simple altercation. Une courte détention aurait suffit à rompre le lien avec la famille, mais Émile savait écrire ; et malheureusement, les registres des écrous des départements 60 et 51 sont pas encore numérisés. Par contre, Emile n’a pas été expédié au bagne….

    J’ai même envisagé qu’Emile soit reparti en Alsace pour se battre contre les Prussiens !

    Ce ne sont pas les motifs qui manquent ! Et puis, il existe des cas où un homme quitte son foyer sans intention d’abandonner, mais parce qu’il se sent incapable de subvenir aux besoins de sa famille, honteux d’un échec professionnel, ou tout simplement en situation de détresse psychologique.

    Ce n’est pas un abandon au sens moral : c’est un geste de survie, certes maladroit, mais tragique.

    C’est probablement la moins satisfaisante au regard de ce que je perçois d’Émile. Quand un ancêtre nous touche, quand son parcours nous semble cohérent, digne, solide, il est naturel de chercher des explications plus humaines, plus nuancées, qui respectent l’image que l’on s’est construite de lui.

    Alors, je vais encore attendre un peu qu’il sorte de l’ombre….

    *

    Pour en savoir plus :

    La guerre de 1870 à Reims - Patrimoine des bibliothèques de Reims

    Le 12 février 1871, l’abbé Miroy est fusillé à Reims par les Allemands.

    Les Optants d’Alsace-Lorraine de 1872 - Historique