Charles Zacharie Blondel est né le 5
juillet 1836 à Gruchet Saint Siméon, en Seine Maritime (AD
76 n°19 page 12/56) ; il est un cultivateur pauvre et à ses
heures perdues, il se fait voleur de poules et poseur de collets,
histoire d’améliorer l’ordinaire.
En 1863, il épouse Césarine, une
normande comme lui. Ils ont trois enfants :
Rachel Césarine, née en 1864
Gaston
Zacharie, né en 1866
Charles
Raphaël, né en 1867
et
puis les drames commencent : en 1875, ils perdent un nouveau-né,
un petit garçon né sans vie ; ensuite Césarine tombe très
malade et en 1876, elle décède de la tuberculose : elle avait
36 ans. Zacharie se retrouve veuf avec trois enfants à charge ;
au décès de leur mère, ils ont respectivement : Rachel
Césarine 12 ans, Gaston Zacharie 10 ans et Charles Raphaël 9 ans.
Le devenir des
enfants
La
situation d’un
père veuf,
journalier, soudain seul avec trois enfants et sans aucun soutien
familial — les grands‑parents étant déjà tous
décédés
— est à la fois dramatique et tristement courante au XIXᵉ
siècle. Dans un tel contexte, marqué par la précarité matérielle
et l’absence de relais, beaucoup de veufs choisissent de se
remarier rapidement
afin d’assurer la survie du foyer. Zacharie, lui, semble avoir pris
une voie plus rare : assumer
seul l’éducation de ses trois enfants.
Sans
famille élargie pour prendre le relais pendant ses journées de
travail, les enfants auraient pu être placés,
voire abandonnés, comme cela arrivait fréquemment. Pourtant,
Zacharie fait le choix de maintenir la fratrie unie et de s’installer
à Rouen
pour tenter de reconstruire une stabilité.
Rachel
Césarine est la première à se marier, en 1887 ; elle est déjà
plus ou moins autonome. Elle a 23 ans et réside au 22 rue de la
Vicomté, tandis que Zacharie vit au 41 rue du vieux palais. Les deux
logements ne sont pas très éloignés l’un de l’autre.
Si
Zacharie sera présent au mariage de sa fille, il n’en sera pas de
même pour celui de ses fils, car en 1900 et 1901, il n’est déjà
plus de ce monde….
En
1890, Zacharie est incarcéré à la prison de Rouen ; tandis
qu’il est employé au triage de vieux chiffons, il attend sa
condamnation.
Zacharie
n’aura plus jamais de nouvelles de ses enfants : l’auront-ils
oublié ou bien ne recevaient-ils pas ses innombrables lettres comme
des appels à l’aide. Ainsi va la vie….
Un voyage sans retour
Au
tribunal, Zacharie reste interdit : malgré l’appel, il est
condamné à huit mois de prison assortis de la relégation…. Pour
un simple vol de poules. L’adage « qui vole un œuf, vole
un boeuf » prend ici une résonance amère : la peine est
d’une sévérité disproportionnée.
Et
puis tout s’enchaîne….
Depuis
la prison de Rouen, il est transféré vers celle de Brest, à plus
de 500 kilomètres. Il cesse d’être un homme pour devenir un
numéro : matricule
1782.
Le 17 octobre 1891, il embarque à bord du « Calédonie »,
direction la Nouvelle-Calédonie,
terre lointaine où l’on expédie ceux que la société ne veut
plus voir. Ils
sont 227 bagnards à partir ce
jour-là.
Cette
date du 17 octobre résonne particulièrement : de
nos jours, c’est
la journée
mondiale du refus de la misère.
Zacharie incarne tragiquement cette misère que la France préfère
éloigner plutôt que regarder en face, en l’envoyant à l’autre
bout du monde.
Les
conditions de navigation et de vie à bord sont
extrêmes : souvent surchargés, les navires acheminent des
transportés
(travaux forcés), des déportés
politiques
(notamment les Communards), des relégués
(récidivistes de petits délits, comme Zacharie) et parfois des
femmes condamnées ; Les condamnés sont
enfermés dans des batteries grillagées, surveillés en permanence,
et soumis à une discipline très stricte.
Le
Calédonie
n’est
pas un simple moyen de transport : c’est l’instrument
d’un système,
celui de la relégation, qui expédie
loin de la métropole des hommes souvent condamnés pour des délits
mineurs — comme le vol de poules.
L’embarquement
sur le Calédonie
marque la fin de sa vie en France et le début d’un exil forcé ;
Zacharie va découvrir un système pénal particulièrement dur et
stigmatisant.
Cette
politique repose
sur l’idée que le travail et l’exil forcé permettront
une forme de « régénération
» morale, tout en mettant en valeur un territoire lointain ; il
faudra également ajouter une « double
peine »,
à savoir un doublage
du temps de condamnation - résidence forcée après la peine - qui
condamne
la plupart des hommes à une misère durable, voire expéditive.
Punir et
éloigner
les individus socialement indésirables tout en colonisant
la Nouvelle‑Calédonie grâce à leur travail forcé gratuit :
une belle logique…. Mon ancêtre et bien d’autres y ont laissé leur vie !
« Les
futurs travailleurs forcés doivent être valides. Là‑bas, sur
l’archipel, la production agricole est paraît‑il un
véritable désastre. La terre y est pauvre et rapidement
caillouteuse ; de plus la Société Le Nickel vient de lancer une
nouvelle exploitation minière dans l’Île des Pins et le directeur
du bagne, le vicomte Armand de La Loyère, aurait établi des
contrats de chair humaine avec la puissante entreprise ».
Deux
mois plus tard, Zacharie et ses compagnons d’infortune débarquent
le 20 décembre 1891, au port de Kuto, à lîle des pins. Il leur
faudra encore une heure de marche pour arriver au pénitencier, situé
en haut d’une colline.
Le
directeur se frotte les mains : « la chair fraîche »
arrive pour assurer la relève.
L’exploitation
minière de la Société Le Nickel (SLN)
À 54 ans, Zacharie
fait partie des hommes mûrs, presque des vieillards pour le bagne,
où l'espérance de vie est basse.
Ses yeux clairs,
habitués aux brumes de la Seine-Maritime, clignent légèrement sous
la lumière crue des Tropiques. Il y a dans son regard un mélange de
résignation et de stupéfaction d'être si loin de chez lui.
Le soleil des îles
commence déjà à brûler sa peau de paysan. Ses joues sont creusées
par les privations de la traversée, et sa barbe, désormais
entièrement grise et drue, lui donne un air de vieux patriarche
égaré dans l'enfer vert.
A leur arrivée,
les hommes revêtent l’uniforme : une
chemise, une
culotte de coton blanc épais
et l’indispensable chapeau de paille, tressée
grossièrement, à larges bords pour les
protéger du soleil de plomb du Pacifique. Et
puis, bien sûr, les manilles, ces fers, ces entraves qui entaillent
la chair et marquent la
condition pénale ; ces
chaines
sont posées par un forgeron du bagne, souvent rivées, parfois
verrouillées par cadenas.
Les
relégués sont
envoyés dans des centres
pénitentiaires
répartis dans l’archipel. Ils y vivent
dans des conditions épouvantables ; outre le travail forcé
(routes, mines, agriculture) sous un soleil de plomb, ils doivent
endurer une surveillance constante, une
discipline militaire et bien
évidemment les insultes : « bande
de cossards »,
« vermine »,
« chevaliers de la
guirlande », ou
bien encore « bêtise
d’esprit pauvre » ;
de plus
ils sont
sous-alimentés.
Zacharie est
assigné à la « petite
fatigue », à la
cuisine pour y décharger sacs de fèves et de farine ; c’est
une
corvée disciplinaire – en
plus du travail normal -
une punition infligée aux condamnés jugés paresseux, récalcitrants
ou insuffisamment productifs. Et
un matin de mai 1892, il
est envoyé à la mine du Pic Ngâ, pour y extraire le
nickel, cet « or vert
maudit » dont la
poussière irrite la peau et les yeux.
La
Société
Le Nickel (SLN)
est l’acteur
dominant
de l’industrie du nickel en Nouvelle‑Calédonie. Fondée en
1880,
elle exploite les mines de Thio,
possède des usines de transformation et bénéficie d’un accès
privilégié à la main‑d’œuvre pénale,
dont les relégués comme Zacharie.
Qu’il
s’agisse de Thio
- premier grand centre minier commencé en 1873 - ou l’exploitation
de l’Île
des Pins, ces
sites nécessitent une main‑d’œuvre abondante, corvéable à
merci. La SLN est en pleine expansion et elle a besoin de bras ;
alors les relégués sont envoyés dans les mines ou dans les
chantiers associés. Les conditions de travail y sont
particulièrement pénibles et dangereuses.
Les
mines calédoniennes reposent sur une extraction quasi
intégralement manuelle – voire des outils très rudimentaires -
d’où une mortalité élevée, liée aux accidents, aux conditions
climatiques et au manque de soins.
Les
travailleurs miniers — les bagnards — vivent
dans des logements
sommaires,
insalubres et exigus ; l’alimentation
est
insuffisante
; l’employeur
leur impose
un rythme de travail et une cadence telle qu’il n’existe
aucun droit ni contestation possible. Chaque bagnard est
soumis à une discipline militaire, puni sévèrement en cas de refus
de travail ou de faiblesse. Les
chaînes rendent chaque geste plus difficile : marcher dans la
boue, sous un climat écrasant, monter et descendre des pistes
presque impossibles avec le risque d’une chute invalidante voire
mortelle, une fatigue importante et la douleur des fers qui
entaillent la chair.
Le mirage d’une
concession à Ubuatère
Le moment tant
attendu de la libération arrive. Le 21 août 1892, il reçoit la
somme modique de 25 francs, une concession à Ubuatère (Gadji) et
les chaînes tombent…
« Les huit
mois de peine ont été purgés. Zacharie vient de passer à la
forge, la chaîne traîne encore sur le sol, elle ressemble à un
serpent endormi et il n’ose avancer sa main vers cette chose grise
et inerte. Enfin libéré de ces quatre kilos de métal, Zacharie
peine à reprendre une marche naturelle. Un gardien le maintient sous
l’aisselle et tente, sans le bousculer pour autant, de l’aider à
retrouver une nouvelle cadence. Il voudrait surtout imprimer un
rythme plus vif à cette marche. L’homme qu’il est chargé de
conduire jusqu’au bureau paraît sincèrement et paradoxalement
handicapé par la soustraction de la chaîne. Cet homme de
cinquante-six ans, repris par la peur, ne parvient plus à maîtriser
l’allure de son pas. »
La politique des concessions de terres
en Nouvelle-Calédonie est un tournant historique. Pour
l'administration pénitentiaire, l'attribution d'une concession à un
« libéré » - un bagnard ayant purgé sa peine de
travaux forcés mais soumis au doublage ou un relégué collectif -
est l'outil ultime de la colonisation de peuplement : transformer le
criminel en paysan vertueux, attaché à sa terre.
Pour Zacharie, la
concession est sa seule chance de ne pas mourir de faim comme
« libérés vagabonds ». Il connaît le travail de la
terre et il sait qu’au bout de quelques années, si le terrain est
mis en valeur et que sa conduite est irréprochable, il obtiendra son
titre de propriété définitif et deviendra alors un citoyen libre
de ses mouvements sur l'île.
Mais la terre est
ingrate et impropre aux cultures : Felix et Jules l’avaient
prévenu… ces ex-relégués s’y sont essayés ; depuis ils
sont devenus « mécanicien sur les docks » pour le
premier et « greffier chez un notaire » pour le
second.
Les terres
fertilisables sont jalousement conservés par l'administration. Aux
bagnards et relégués ne restent que les « miettes »
de la Grande Terre : des parcelles situées sur des flancs de
collines abrupts (les lianes), où la couche d'humus arable ne
dépassent pas quelques centimètres. De plus le sol calédonien
présente une spécificité géologique redoutable : une très forte
concentration en métaux lourds, notamment en fer et en nickel. Ces
sols reconnaissables à leur couleur rouge sang, s'avèrent d'une
acidité extrême et cruellement carencés en matières organiques
indispensables à l'agriculture traditionnelle européenne. Sans
engrais - les relégués n'ont pas les moyens de s'offrir - la terre
s'épuise dès la première récolte.
À cette pauvreté
géologique s'ajoute le climat de la brousse, fait de contrastes
violents : des périodes de sécheresse absolue ou des pluies
cycloniques diluviennes.
Pour un homme comme
Zacharie, déjà usé par les épreuves, faire surgir la vie de ce
sol ingrat et infertile relève du travail de Sisyphe. Zacharie a
bien compris que cette terre n'est pas un cadeau de rédemption ;
elle est une peine supplémentaire, un piège de pierre et d'argile
rouge où s'épuisent ses dernières forces.
Répertorié
médicalement comme « neurasthénique » et
« névropathe », Zacharie décède le 16 mai 1893
à l’hôpital d’Uro ; Zacharie appartenait à cette
catégorie de relégués jugés incapables de tenir une concession.
Il est clair que
l'Administration n'accordait pas de terres aux hommes trop affaiblis
psychologiquement ou physiquement, car le travail de défrichement
initial exigeait une vigueur monumentale. Alors pourquoi l’avoir
fait espérer ? Une violence de plus ?…...
A sa sortie du
dépôt, Zacharie a 56 ans mais il en fait 10 de plus : des
cheveux et des sourcils blancs, une barbe blanche sur un visage ovale
au teint blanc ; des furoncles sont inscrits comme signes
particuliers - 9 au cou à gauche, 1 sous aisselle gauche, 8 au
dos à droite, Varices jambe gauche – ce sont les témoins
indissociables de mauvaises conditions d’hygiène, de malnutrition
et d’un travail physique harassant. L’Administration
pénitentiaire les consignaient minutieusement pour éviter les
évasions et identifier formellement les individus.
Les termes de «
neurasthénique » et « névropathe », sous la plume
des médecins coloniaux du XIXe siècle, correspondent à des
diagnostics psychiatriques précis de l'époque.
La neurasthénie
est un épuisement total : à 56 ans, après le traumatisme du
veuvage, la rupture avec ses trois enfants, la condamnation et le
voyage en cage dans les cales d'un navire transporteur, Zacharie est
un homme brisé. Le « choc colonial » -
c’est-à-dire l'isolement absolu à l'autre bout du monde, sans
aucun espoir de retour - plongeait de nombreux relégués dans un
état de prostration léthargique fatal. On peut aisément imaginer
les angoisses de la nuit qui ressurgissent, des maux de tête
constants et le refus de s'alimenter.
Quant au terme
« névropathe » il désignait une personne
souffrant d'une affection du système nerveux, sans lésion organique
apparente. On l'utilisait pour des profils hypersensibles, sujets à
des crises d'angoisse, de l'irritabilité, ou des comportements jugés
instables par l'administration.
Zacharie Blondel
faisait figure de « vieillard » pour le bagne. À
cette époque, l'espérance de vie moyenne des hommes en métropole
atteignait à peine 43 à 45 ans. Dans l'enfer pénitentiaire
colonial, dépasser la cinquantaine relevait déjà de l'exception.
En s'éteignant en
1893 à l'âge de 56 ans, après deux années de présence en
Nouvelle-Calédonie, Zacharie a eu un parcours tristement
représentatif de la « Moyenne » des relégués de
sa génération : brisé rapidement par la machine pénitentiaire, le
climat, et le chagrin du déracinement.
Aujourd’hui, on
pourrait dire qu’il s’est « laisser-glisser »,
se laissant mourir de faim, perdant l'instinct de survie. Le corps,
affaibli par la dépression, succombe alors à la moindre infection,
type dysenterie, fièvre typhoïde.…
En s'éteignant
après seulement 24 mois de présence sur le « Caillou »,
Zacharie Blondel s'inscrit tragiquement dans la courbe de
surmortalité précoce qui frappait les relégués de sa génération.
*
Le livre de
Philippe Cuisset met le doigt sur la double peine de Zacharie : il
n'a pas seulement subi une peine physique et géographique, il a
sombré psychologiquement face à l'immensité de sa rupture de vie.
Cela donne une dimension profondément humaine et tragique à ce
cultivateur normand :
voilà un livre que je ne suis pas prête d’effacer de ma
mémoire…..
*
Pour en savoir plus :
LES
RUES ET LES PLACES DE ROUEN
Dictionnaire indicateur et historique des rues et places de Rouen (AD
76)
La
Marine française confrontée aux mers du sud de l’océan Indien
(1864-1890)
GENEALOGIE D'UNE FAMILLE ORDINAIRE: Un destin brisé : Auguste Louis DELOBEL(1841 – 1883)
Louis-José
Barbançon - Île en île
"Entre chaînes et terre" : l'histoire du bagne calédonien racontéepar Louis-José Barbançon
ENTRE CHAÎNES ET TERRE - LEPREUX ET ALIÉNÉS par Louis-José Barbançon
Les mines de la Nouvelle-Calédonie / par Louis Pelatan,... | Gallica
Société des mines du Nord de la Nouvelle-Calédonie
Victor Schoelcher | ENAP
L’exploitationdu nickel dans un contexte colonial : la filière nickel en NC dumilieu du XIXème siècle à la Seconde guerre mo