J’en reviens donc à ma question de départ : Loechner ou Lochner ou bien encore Löchner ? Das ist die Frage…. Ibi est quaestio !
La question de l’orthographe
Dans les textes et registres anciens en allemand (écriture gothique Kurrent) ou dans leur transcription latinisée par les scribes, un « e » minuscule était souvent placé juste après une voyelle (comme le o de Loechner) pour indiquer que cette voyelle était longue. C'est l'ancêtre direct ou l'équivalent graphique du tréma (Umlaut). Ainsi, Loechner se prononçait et s'équivalait à Löchner.
Les curés et notaires d'Alsace rédigeaient la plupart du temps les actes en latin ou parfois en français selon les époques et les édits royaux. Ils phonétisaient les noms germaniques selon leur propre perception ou les règles de la chancellerie. Un nom pouvait ainsi varier d'une décennie à l'autre dans la même famille : Loechner, Lochner, Loechler, ou même Lachner.
Aujourd'hui, les logiciels de généalogie (comme Généatique), les moteurs de recherche des archives départementales ou de bases comme Geneanet gèrent ces variations grâce à des « soundex » ou des moteurs phonétiques. Forcer un tréma moderne (Löchner) là où l'acte écrit Loechner peut parfois créer des micro-blocages dans les indexations strictes ou perturber l'harmonisation visuelle d'un arbre si l'on souhaite coller au plus près de la source originelle.
Dans la pratique rigoureuse de la paléographie et de la saisie, beaucoup de généalogistes choisissent de s'en tenir strictement à la graphie majoritaire relevée dans les actes anciens de la branche, quitte à documenter les alias dans les champs prévus à cet effet dans le logiciel.
La paléographie alsacienne
L'étude de la paléographie alsacienne nécessite non seulement de déchiffrer des écritures anciennes (gothique, Kurrent, Sütterlin), mais aussi de maîtriser les spécificités de la langue allemande - ou de l’alsacien - ainsi que le latin selon les époques.
Pour apprivoiser les alphabets, il vous faudra vous familiarisez-vous avec l'écriture Kurrent, utilisée en Allemagne et en Alsace jusqu'au milieu du XXe siècle, notamment remplacée par la Sütterlin dans les années 1930-1940). D’autre part, un dictionnaire d'ancien allemand ou de termes juridiques et administratifs germaniques d'Ancien Régime vous sera plus efficace qu'un dictionnaire d'allemand moderne.
J’avoue que je ne me sens pas à reprendre des études aussi complexes et variées ; la généalogie doit rester un loisir et non une contrainte ; alors, je fais confiance à l’IA ! Je vérifie bien chaque filiation et normalement, ça se passe bien.
Ca se passe bien d’autant plus que les actes paroissiaux de la vallée de la Bruche – Oberhaslach, Niederhaslach et autres – sont rédigés en latin !
L'appartenance à la principauté épiscopale de Strasbourg
Ici la situation linguistique et liturgique des registres s'explique par l'histoire particulière de ces territoires.
En effet, contrairement aux villages protestants ou d'autres seigneuries germanophones de la plaine d'Alsace, la région de Niederhaslach et Oberhaslach faisait partie de la seigneurie de Haslach, possession directe des évêques de Strasbourg. En tant que terre d'Empire relevant du prince-évêque, la paroisse était fortement ancrée dans le giron catholique romain. La rédaction des actes obéissait donc aux directives de l'Église catholique et du diocèse de Strasbourg, qui imposaient l'utilisation du latin pour les actes sacramentaux (baptêmes, mariages, sépultures) des registres paroissiaux, et ce, bien avant et après le rattachement à la France.
Même si le prêtre rédigeait la trame de l'acte en latin – comme ci-dessus l'acte de baptême de Joseph Metzger en 1699 / AD 67 BMS page 32/161 - la réalité locale transparaît toujours à travers les noms de famille et prénoms souvent germanisés ou orthographiés selon la phonétique locale.Naïvement, je pensais trouver des actes en français après la Révolution Française, l'Alsace ayant été rattachée à la France dès 1648 (traités de Westphalie) et divisée en départements (Bas-Rhin et Haut-Rhin) dès 1790. De plus, sous la Terreur et la Convention (1793-1794), le décret d'août 1793 imposait l'usage exclusif du français dans tous les actes publics.
Pourtant, l'utilisation de l'allemand et du Kurrentschrift en 1795 vont perdurer, comme le montre cet acte de mariage de 1795 :
Sur le terrain, la population rurale de la vallée de la Bruche continuait de parler l'alémanique. Les scribes, notaires, secrétaires de mairie ou juges de paix locaux - souvent les mêmes personnes et formés aux anciennes méthodes sous l'Ancien Régime - continuaient naturellement à rédiger les actes administratifs et notariés dans la langue et l'écriture qu'ils maîtrisaient le mieux pour être compris des administrés.
En 1795, c'est le début du Directoire. La période révolutionnaire la plus stricte concernant l'interdiction de l'allemand s'est un peu assouplie. Dans les faits, dans les zones frontalières et germanophones comme l'Alsace ou la Moselle, l'administration centrale a dû faire preuve de pragmatisme : pour que les habitants comprennent les contrats, les inventaires ou les actes de vente, les rédacteurs continuaient d'utiliser l'allemand et les caractères gothiques cursifs (Kurrent).
Quand on regarde la structure de cet acte de 1795, on y voit un mélange de formules administratives de la République mais rédigées en allemand et en Kurrent ; l'écriture possède cette forme pointue et serrée caractéristique, élégante dirai-je, avec des lettres montantes et descendantes très prononcées. On y reconnaît les tracés typiques du Kurrent, le double « s » en fin ou milieu de mot sous forme de « b » (Eszette), les majuscules gothiques alambiquées.
Quant au texte, il est rédigé en allemand ; on repère des mots comme « Gemeinde » ou des noms propres germaniques.
La normalisation administrative
C'est donc tout à fait normal de croiser encore des documents entièrement rédigés en allemand et en écriture gothique en Alsace durant toute la période révolutionnaire et même au début du XIXe siècle pour certains actes notariés ou municipaux, avant que la francisation administrative ne devienne totalement effective. La répression a dû être terrible….
Au début du XIXe siècle, les notables locaux ou anciens scribes formés sous l'Ancien Régime ou au début de la Révolution ont peu à peu cédé leur place à une nouvelle génération de fonctionnaires municipaux ; ces derniers étaient formés dans le cadre de l'école républicaine et impériale, où le français était la seule langue d'enseignement de l'écrit et de l'administration.
En 1803, par exemple, les actes d’état civil sont encore en latin à Oberhaslach, puis ils passent en Kurrent jusqu’en 1814. En 1815, ils sont rédigés en français ; j’y vois le changement marquant et décisif d’une période où la chute de l’Empire napoléonien coïncide avec la Restauration et le retour des Bourbons.
Il faudra attendre la guerre de 1870 et l'annexion de l'Alsace-Lorraine par l'Empire allemand pour que le mouvement s'inverse brutalement - une fois de plus ! - et que l'allemand redevienne obligatoire dans les registres à partir de 1871.
L’alsacien, un acharné du travail
Il n’y a pas de fumée sans feu, aussi, je veux bien croire que si le Breton a la réputation bien ancrée d'être têtu – je dirais plutôt obstiné et fier de ses traditions - l'Alsacien hérite quant à lui d'une réputation tout aussi marquante dans l'imagerie populaire française.
L'Alsacien est souvent perçu à travers le prisme de l'efficacité, du sérieux et du respect de l'ordre. Tout comme le Breton est lié à sa mer et à sa terre de granit, l'Alsacien est indissociable de son vignoble, de ses villages fleuris et de sa culture frontalière. Cette résilience s'est façonnée à travers l'histoire mouvementée de la région, marquée par les changements répétés de nationalité et les épreuves des conflits, forgeant un caractère fort, discret mais tenace.
*
Pour en savoir plus :
Paléographie - Cercle historique de Ribeauvillé
Euloge Schneider, légende de la Terreur - D'Alsace et d'ailleurs
De la Révolution au Second Empire - Archives Alsace
1793: La Terreur révolutionnaire en Alsace – Alsaciae – Chroniquesd'Alsace ©
Magazine. La tourmente révolutionnaire dans les “Saisons d’Alsace”










































