lundi 10 novembre 2025

Le bleuet de France : un symbole né dans les tranchées

Dans les champs retournés par les obus, au cœur des tranchées boueuses, une petite fleur bleue continue de pousser. Le bleuet, discret mais tenace, résiste là où tant d’hommes sont tombés. Il ne porte pas la couleur du sang, mais celle de l’espoir… L’espoir que cette boucherie sera la Der des Der, si seulement….

Pendant la Première Guerre mondiale, les jeunes soldats français arrivaient au front vêtus d’un uniforme couleur « bleu horizon ». Pour beaucoup ils n’étaient encore que des adolescents ou de jeunes adultes, à peine formés à se battre, jetés dans la tourmente au sortir de la caserne. Ils avaient le cœur vaillant et la volonté d’en découdre rapidement, la fleur au fusil.

Le bleuet est ainsi devenu un double symbole : celui de la jeunesse sacrifiée et de la fleur qui pousse malgré tout.

Après la guerre, deux femmes engagées, deux femmes de devoir et de compassion, Charlotte Malleterre (1867–1945) et Suzanne Leenhardt (1856–1921), ont voulu prolonger ce symbole. Elles ont proposé aux blessés de guerre de confectionner des bleuets en tissu, vendus pour financer leur réinsertion. Ce geste simple est devenu un acte de solidarité nationale. Le bleuet n’était plus seulement une fleur : il devenait un outil de reconstruction.

Née le 4 juin 1867 à Paris, Charlotte Malleterre est issue d’une famille militaire prestigieuse : son père, Gustave Niox, est général et gouverneur des Invalides. En 1892, elle épousera le général Pierre Malleterre, également gouverneur des Invalides, avec qui elle aura plusieurs enfants, dont Jacques, lieutenant de l’Armée de l’Air, pilote d’avion en 14-18. Charlotte s’engage auprès des blessés et mutilés, notamment à l’Institution nationale des Invalides, où elle côtoie les souffrances les plus profondes.



Eugénie Suzanne Leenhardt est née le 8 mars 1856 à Montpellier, dans une famille protestante influente. Son père, Charles Leenhardt, est négociant et président de la Chambre de commerce. En 1878, elle épousera le pasteur Léopold Nègre, qui décède quelques mois plus tard. Leur fils, Léopold Nègre, deviendra un médecin et biologiste reconnu, notamment pour ses recherches sur la tuberculose et sa participation à l’élaboration du BCG.

Charlotte Malleterre a été faite chevalier de la Légion d’honneur le 5 juillet 1934, en reconnaissance de son engagement auprès des mutilés de guerre et de son rôle dans la création du Bleuet de France. La décoration lui a été remise officiellement le 20 novembre 1934.

Femme engagée, infirmière, Suzanne a également joué un rôle essentiel dans la réinsertion des mutilés de guerre après la Première Guerre mondiale, aux côtés de Charlotte Malleterre. Malgré son rôle pionnier, aucune trace officielle d’une décoration comme la Légion d’honneur ne figure dans les bases de données publiques (Base Léonore, Geneanet, Filae). À l’époque, les femmes engagées dans des actions sociales ou humanitaires étaient moins souvent décorées, sauf si elles occupaient des fonctions officielles ou militaires reconnues. Suzanne Leenhardt est décédée en 1921, soit avant la création officielle du Bleuet de France en 1925, ce qui pourrait expliquer l’absence de reconnaissance posthume. Suzanne Leenhardt était encore active quelques années auparavant, notamment dans son rôle d’infirmière major aux Invalides, ce qui laisse penser à une mort naturelle ou liée à l’âge (65 ans).

Depuis, chaque 11 novembre, le bleuet refleurit à la boutonnière. Il rappelle les combats, les vies brisées, mais aussi les gestes de soutien et de mémoire. Il est vendu pour aider les anciens combattants, les veuves, les orphelins, et aujourd’hui aussi les victimes du terrorisme. Il incarne une mémoire vivante, tournée vers l’action.

Dans les pays du Commonwealth, c’est le coquelicot rouge qui joue ce rôle ; il est porté au Royaume-Uni, au Canada, en Australie, en Nouvelle-Zélande comme emblème du souvenir, notamment lors du Remembrance Day (ou Poppy Day). Inspiré par le poème In Flanders Fields, écrit en 1915 par le médecin canadien John McCrae, il évoque les fleurs poussant sur les tombes des soldats. Mais en France, le bleuet a été préféré, car il parle d’une histoire nationale, d’un uniforme, d’un engagement collectif.

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Pour en savoir plus :

Notre histoire - Bleuet de France

Marie Charlotte Malleterre - La Malle des ancêtres

Suzanne Leenhardt Nègre Dautheville (1856-1921) Archives familiales

John Mc Crae - Alchetron, l’encyclopédie sociale libre

John Mc Crae | l'Encyclopédie Canadienne

dimanche 9 novembre 2025

Le Challenge AZ 2025

Le Challenge AZ 2025 est un rendez-vous incontournable pour les passionnés de généalogie, réunissant créativité, transmission et exploration familiale. Cette édition met en lumière des généalogistes inspirants qui font vivre l’histoire au fil de l’alphabet.

Malheureusement, cette année – après 6 années de participation ! j’ai dû y renoncer faute de temps… Contrairement à certains généalogistes, il me faut de longues heures de recherches, de préparation et d’écriture.

Cette année le Challenge AZ, organisé par Geneatech depuis quelques temps déjà, revient pour sa douzième édition du 1er au 29 novembre 2025. Ce défi d’écriture invite donc les généalogistes à publier un article par jour, chacun correspondant à une lettre de l’alphabet, de A à Z. L’objectif est de partager des récits, des découvertes, des anecdotes ou des réflexions autour de la généalogie, tout en stimulant la créativité et la transmission. C’est également un excellent moyen de booster sa généalogie !

Je ne suis pas dans la course cette fois-ci, mais je me promène entre les articles. Je ne peux pas tout explorer, alors je choisis : des textes qui m’appellent, des thématiques qui résonnent, des voix qui me touchent. Ma façon de savourer ce Challenge AZ 2025 est une lecture ciblée, mais toujours passionnée, sans jugement, tant l’exercice est difficile.

Au-delà de quelques coups de cœur incontournables, je choisis mes lectures selon les thèmes abordés, les régions qui font écho — de près ou de loin — à mes racines, et surtout le plaisir d’une plume fluide, d’un récit bien mené.

Le Challenge AZ regorge de styles, de voix, d’approches passionnantes, toutes aussi variées les unes que les autres. Cette sélection ne prétend pas à l’exhaustivité — elle reflète simplement mes coups de cœur du moment, dans une forêt de récits où chaque arbre mérite qu’on s’y attarde.

Voici donc quelques pépites parmi tant d’autres :

  • Émile et Archives : à la manière d’un véritable marathon généalogique, les récits proposés sauront toucher les débutants par leur richesse et leur accessibilité ; quant aux plus expérimentés, ils y retrouveront l’essence même de leur passion : la quête patiente, la transmission, et l’émotion des origines

  • Feuilles d’Ardoise : pour sa douzième participation, cette généalogiste – qu’il n’est plus nécessaire de présenter ! - partage des billets à la fois personnels et documentés, avec une plume poétique et une fidélité implacable

  • Genealuxie : ce blog explore les parcours familiaux et migratoires entre Paris et Alger, illustrant la richesse des archives militaires et commerciales

  • Généalogie Alsace : ce blog est MON coup de coeur – clin d’oeil à mes racines alsaciennes - pour sa cinquième participation, il met en valeur les traditions alsaciennes et les parcours familiaux régionaux, avec une régularité exemplaire dans les publications

  • Généalordi : deuxième coup de cœur pour ce blog qui allie généalogie et informatique, avec des astuces techniques, des tutoriels et une approche accessible pour tous les publics ; voici un blog qui semble exister depuis pas mal de temps mais que j’ai découvert grâce à Instagram ; c’est d’ailleurs une ressource précieuse pour mes ateliers numériques

  • Jeunes et généalogie : porté par une dynamique intergénérationnelle, ce projet valorise l’implication des plus jeunes dans la recherche familiale ; on y trouve des récits frais, des activités pédagogiques et une belle énergie de transmission

  • 3G et création : mêle généalogie, graphisme et génération. Leurs publications sont illustrées, créatives, souvent accompagnées de frises, cartes mentales ou supports imprimables ; voici un challenge axé sur la professionnalisation de l’auteur, avec 26 articles pour expliquer sa démarche, son histoire professionnelle et personnelle

  • Un arbre en Lozère se concentre sur des recherches enrichies par Retronews ; l’auteure s’est offert 6 mois d'abonnement pour voir si elle pouvait y trouver des articles intéressants afin d'enrichir sa généalogie : un thème particulièrement original !

  • La forêt de Briqueloup, un blog que je suis depuis longtemps, un blog où les récits sont enracinés dans des lieux et des émotions ; les 26 articles du Challenge 2025 présentent « quelques reflets de la vie d’un gentilhomme du XVIIIᵉ siècle, dont le patronyme, sans être noble, rayonne d’un charme poétique, éclairé par l’esprit du siècle des Lumières »

  • C’était au temps, le blog d’une lointaine cousine – et on ne nommera pas notre ancêtre commun tragiquement célèbre – qui présente une série légère et visuelle autour des prénoms improbables présents dans son arbre généalogique

  • Le blog de Soizic, mon préféré bien sûr, puisqu’il est le blog d’une de mes généalogistes en herbe, à la recherche de la branche de sa grand-mère maternelle, une femme qui a particulièrement comptée dans son histoire.

Pour lire un maximum d’articles, je vous propose de consulter soit :

Il y en a pour tous les goûts ! Ce challenge est une occasion unique de faire vibrer les archives, les récits familiaux et les traditions locales à travers des billets créatifs, pédagogiques ou sensibles. Les récits des autres élargissent notre regard et nourrissent notre propre mémoire.

Aujourd’hui, mon arbre généalogique est encore modeste. Quelques branches timides, des rameaux qui cherchent leur chemin, des racines qui frémissent à peine sous la terre des archives. Il n’a pas encore l’ampleur des chênes centenaires ni la densité des forêts anciennes.

Mais je l’observe avec tendresse. Car je sais qu’il grandira.

À force de patience, de curiosité, de rencontres et de récits partagés, il s’étoffera. Chaque ancêtre retrouvé sera une feuille de plus, chaque métier oublié une écorce nouvelle, chaque lieu traversé une clairière à explorer.

Un jour, j’espère que mon arbre deviendra une forêt vivante, peuplée d’histoires merveilleuses, de murmures du passé, de souvenirs enracinés. Une forêt où l’on pourra se promener, apprendre, transmettre, rêver.

Et si aujourd’hui je plante, demain je raconterai.

samedi 1 novembre 2025

Marie DEROUILLON ( 1882 – 1941)

 

Janvier 1882. Nous sommes à Bapaume, petite ville du Pas-de-Calais ; l’hiver est exceptionnellement doux pour la saison ; les habitants se relèvent encore à peine des séquelles de la guerre franco-prussienne de 1870–1871 ; le grand mémorial se dresse d’ailleurs au sein du cimetière communal pour ne jamais oublier la terrible bataille qui s’est déroulée le 3 janvier 1871, une bataille vieille de dix ans, mais encore si vive dans les familles et les récits locaux.

Marie est née le 25 janvier 1882, au domicile de ses parents, rue du Fbg d’Albert. Bapaume, la famille DEROUILLON y vit depuis au moins quatre générations….

Marie est la fille légitime de Louis François Joseph DEROUILLON, journalier de 30 ans et de Clémence Joséphine CHOPIN, couturière de 21 ans et également balpamoise de longue date. Marie est l’enfant de tous les désirs ; elle est l’aînée d’une fratrie de 9 enfants ; ses parents ont eu une première petite fille, Thérèse Elisa, née en décembre 1879, mais qui n’aura vécu que 8 mois.

A la naissance de la petite sœur de Marie, la famille déménage rue de Douai, dans le coron Brassard. Son père est journalier, c’est-à-dire qu’il exerce un travail manuel et surtout non qualifié, rémunéré à la journée, d’où son nom.

Mais son père n’est pas mineur…. Le terme « coron » désigne à l’origine les rangées de maisons ouvrières construites par les compagnies minières. Dès la fin du XIXe siècle, il est plus largement utilisé pour désigner des habitations ouvrières , alignées, identiques et en briques rouges. Bapaume, bien que non minière, connaît une activité industrielle - notamment textile - et artisanale importante ; elle accueille des ouvriers agricoles, des tisserands, des tanneurs, etc...Et pour loger cette population, près de son lieu de travail, la municipalité - des entrepreneurs privés - ont dû construire des corons inspirés du modèle des cités minières.

Le travail ne manque pas à Bapaume, même pour une main d’oeuvre peu qualifiée, corvéable à merci, payée à la journée et sans contrat fixe ; Louis François Joseph ne sait ni lire ni écrire ; mais il sait entretenir les chemins ruraux et les espaces publics, réparer la voirie, transporter des matériaux (pierres, bois, fumier) ; il est ce que l’on appelle un homme à tout faire, toujours là, toujours volontaire.

Il est fort probable que Marie ait profité de la scolarité gratuite, obligatoire et laïque de monsieur Jules Ferry (1881–1882), jusqu’à l’âge de 13 ans, pour y apprendre à lire, écrire, compter, mais aussi à coudre, broder et tenir un foyer ; mais pour s’occuper de la maison, Marie est « à bonne école » avec tous les frères et sœurs qu’elle doit surveiller. En « bonne ménagère » - et c’est tout ce que l’on demande à une jeune fille à cette époque ! – elle sait cuisiner, repasser, tenir une maison, faire des travaux de couture… Et les travaux pratiques ne manquent pas à demeure !

Alors l’été de ses 18 ans, elle part s’installer à Sallaumines, avec Albert Louis, un mineur de fond, ayant tout juste atteint la majorité. Le couple est fou de joie – les parents peut-être un peu moins – à l’arrivée de leur premier enfant ; mais porter les prénoms de son père ne lui porteront pas bonheur : il décédera 4 mois plus tard en 1901. Marie est folle de douleurs et ne veut plus rester dans leur logement. Albert Louis décide alors de se rapprocher de sa famille, sur Lens. Là-bas, ils travaillent tous pour la mine et les femmes, entre elles, soutiendront « sa p’tite Marie », qui se sentira moins seule avec son chagrin.

Marie se remet vite ; elle attend une petite Suzanne pour le mois de décembre 1902 ; le couple aurait bien aimé se marier, mais la situation financière est des plus inconfortable.

Pour ses 21 ans, Marie épouse Albert Louis, à Lens, le 14 février 1903. Mais je doute que la Saint Valentin soit fêtée comme aujourd’hui ; on raconte que Saint Valentin de Terni (Italie), évêque du IIIᵉ siècle, célébrait des mariages chrétiens en cachette, défiant l’interdiction de l’empereur Claude II. Emprisonné, il aurait guéri la fille de son geôlier et lui aurait laissé un mot signé « ton Valentin » avant d’être exécuté le 14 février. « Saint Valentin » est donc devenu le symbole de l’amour fidèle, du mariage et de la tendresse, et il me plaît de croire que les deux tourtereaux s’aimaient intensément, mais que Marie a dû attendre l’autorisation parentale pour le mariage ! Quoiqu’il en soit, un nouvel enfant est né en 1904, Albert Louis, troisième du nom après son père… Naîtront ensuite Kléber en 1906, mon grand-père maternel, puis André en 1909, Gilbert Alfred en 1913.

Et puis, le 3 août 1914, les cloches se sont mises à sonner…. Les hommes parlaient entre eux, les femmes s’inquiétaient, et il a fallu laisser partir maris, frères, enfants….

Dès le début de la guerre, la ville de Lens et son bassin minier sont occupés par les troupes allemandes, une déferlante de violence et de terreur que les français n’ont pas vu arriver ; les combats s’intensifient autour de la ligne de front. Les installations minières deviennent alors des objectifs militaires, bombardées, puis détruites systématiquement par les soldats du Reich pour empêcher leur utilisation par les Alliés.

La ville de Lens n’est plus que l’ombre d’elle-même. Les rues éventrées, les chevalements dynamités, les corons silencieux… tout porte les stigmates de la guerre, la cité minière vit au rythme des bombardements, des rationnements et des ordres imposés.

Pourtant, certaines familles ont choisi de rester, coûte que coûte. Elles ont gardé leur maison, parfois à moitié détruite, leur jardin, leur mémoire. Rester, c’est résister ; c’est veiller sur les vieux, sur les enfants, sur les souvenirs accrochés aux quelques murs encore debout. C’est aussi espérer un retour à la normale, un jour, malgré les bruits de bottes et les silences pesants. Et puis, partir pour aller où….

Marie a accepté de partir ; les mines sont détruites et Albert Louis ne veut pas travailler pour l’ennemi, cet ennemi qui fait peur aux enfants, cet ennemi dont on raconte tant d’horreur ; alors la famille a accepté de partir. Avec beaucoup d’autres familles….

Par trains, par convois, parfois à pied, ils ont quitté leur quartier, leur coron, leur mine. Direction le sud, l’ouest, ou les bassins encore actifs comme celui de Montceau-les-Mines. Le cœur serré, ces famille ont fermé la porte une dernière fois, emportant quelques photos, un tricot, un jouet d’enfant, et beaucoup de chagrin. Aujourd’hui, ils partent, mais demain, que retrouveront-ils…. S’ils reviennent un jour….

Entre ceux qui sont restés et ceux qui sont partis, il n’y a ni tort ni raison. Juste des choix dictés par l’instinct, la peur, l’amour des siens ou l’appel du devoir. Lens, en 1916, est une ville de courage, où chaque famille écrit sa propre page d’histoire, dans la poussière du charbon et les larmes de l’exil.

Albert Louis emmène Marie et leurs 5 enfants : Suzanne 14 ans, Albert Louis 12 ans, Kléber 10 ans, André 7 ans et le petit dernier Gilbert Alfred 3 ans. Ils sont déplacés dans le Bassin minier de Blanzy ; à 38 ans, Albert Louis est affecté pour maintenir la production de charbon, essentielle à l’industrie, aux transports et à l’armée. Ils seront logés dans des baraquements à Saint-Vallier.

Ne pouvant plus travailler dans leurs mines occupées par l’Allemagne, les mineurs du Nord sont redéployés dans des zones non envahies.

Albert Louis n’est donc pas parti au front. Archétype du mineur « chti », il a les yeux bleus, le visage ovale et le menton rond, les cheveux châtains et d’une maigreur extrême. Il n’a pu exercer son service militaire et pour soutenir l’effort de guerre, le Conseil de Révision le maintiendra dans le bassin minier de Blanzy, jugé indispensable à l’économie nationale.

Son état général est jugé trop fragile – fatigue chronique ? Anémie ? Malnutrition - car le travail de fond use prématurément : le travail dans les mines est physiquement très exigeant, mais aussi source de maladies professionnelles : silicose, affections respiratoires, troubles musculo-squelettiques (encore inconnus à l’époque). Albert Louis sera donc exempté pour « raison de service civil prioritaire ».

En Saône et Loire, Albert Louis retrouve ces copains d’infortune ; le travail de mineur reste le même ; certes, à Montceau-les-Mines, la houille est plus maigre, les puits beaucoup moins profonds (jusqu’à 800 m pour les mines lensoises) et les terrils moins imposants. La Compagnie des mines de Lens est réputée pour être très structurée, avec une hiérarchie rigide, une discipline militaire et le travail en trois huit. A Blanzy, l’organisation est plus « artisanale ».

A Saint-Vallier, Marie s’occupe : face à l’adversité, les femmes s’entraident et se serrent les coudes. Si à son arrivée Marie regrette l’ambiance ouvrière des corons lensois, elle apprécie peu à peu la vie communautaire, loin des conflits sociaux et des bombardements. Les journées sont courtes tant il y a à faire ; pour les accueillir, des baraquements provisoires ont été construits, souvent en bois ou en matériaux légers, à proximité des puits pour faciliter l’accès au travail : qui s’en plaindrait ? Bien que rudimentaires, ces logements sont fonctionnels, parfois installés sur des terrains communaux ou proches des voies ferrées.

Marie ne se plaint pas ; sa ville de Lens est occupée et Saint-Vallier leur sert de « zone refuge » ; Albert Louis a du travail jusqu’en septembre 1918, date à laquelle la famille est orientée vers Lisieux, dans le Calvados.

Lisieux, ville paisible en apparence, se trouve à la fois proche et éloignée du tumulte du front. Bien que les combats se déroulent à plus de 150 kilomètres, les répercussions de la guerre s’invitent jusque dans le quotidien des Lexoviens : les blessés acheminés vers les différents hôpitaux de campagne ou pris en charge sur place, le ballet des soldats en partance croisant les réfugiés. Parmi eux, de nombreuses familles belges fuyant les Allemands et la famille HERBEZ qui s’est agrandie d’une petite fille, née juste avant leur départ pour Lisieux.

Le Nord et l’Est de la France étant ravagés, beaucoup de familles ont préféré rester dans des zones non détruites, migrer vers des régions plus stables et retrouver enfin une vie plus paisible.

Marie aurait aimé cette existence tranquille tant attendue, mais c’était sans compter sur le décès prématuré de la petite Renée, à seulement deux ans…. Les conditions sanitaires post-guerre (rationnements, logements précaires, fatigue généralisée) ont aggravé la vulnérabilité des habitants : la présence de soldats blessés, réfugiés et populations déplacées a favorisé la propagation de maladies, telles que la tuberculose ou la grippe espagnole.

Après mûre réflexion, la famille décide de reprendre la route pour Lens, d’autant plus que Marie attend un heureux évènement.

Les jumelles Paulette et Rolande naîtront en avril 1921 à la Cité des Hollandais, un ensemble de logements provisoires construits pour accueillir les mineurs et leurs familles après les destructions de la ville minière.

À partir de 1919, la Compagnie des mines de Lens entreprend une reconstruction massive, avec l’aide de partenaires étrangers : des cités provisoires sont donc créées pour loger les ouvriers, dont la cité des Hollandais, construite par des entreprises néerlandaises.

Ce camp voit le jour route de Lille, près de la fosse n°2. Il se compose de baraquements en bois ou en matériaux légers, montés rapidement pour répondre à l’urgence du logement. Marie et Albert Louis y vivent dans des conditions modestes, mais avec une forte solidarité ouvrière..

La production charbonnière reprend à plein régime, avec une forte demande en énergie pour la reconstruction nationale. Lens devient alors l’un des centres névralgiques du bassin houiller du Nord-Pas-de-Calais, avec des milliers d’emplois liés à la mine.

En 1921, la famille est relogée rue Saint-Édouard, au cœur de la cité ouvrière n°12 de la Compagnie des mines de Lens, un quartier emblématique du bassin minier, organisé autour de la fosse d’extraction, avec des logements standardisés, des écoles, un dispensaire, et l’église Saint-Édouard ; détruit par les bombardements successifs, ce symbole religieux et social de la communauté minière a été entièrement reconstruit - en hommage à Édouard Bollaert, directeur emblématique de la Compagnie des mines de Lens - sert à la fois de lieu de rassemblement pour les mineurs, accueillant messes, cérémonies, et événements communautaires.

La santé de Louis Albert tend à se dégrader ; et Marie est épuisée : être femme de mineur, c’est vivre une vie marquée par la précarité, le travail invisible, la solidarité communautaire et surtout une forte charge familiale, dans un contexte de reconstruction après la guerre.

Être femme de mineur, c’est être responsable de l’entretien du foyer, dans des conditions difficiles : poussière de charbon omniprésente, humidité, promiscuité. L’accès à l’eau, au chauffage et à l’hygiène est limité, ce qui rend les tâches domestiques particulièrement pénibles. Certes, la femme de mineur ne travaille pas à la mine, mais son rôle est essentiel : préparer les repas, laver les vêtements noirs de charbon, soigner les blessures, s’occuper de l’éducation morale et religieuse des enfants, souvent nombreux. Et en cas d’accident, elle prend le relais du chef de famille, mais sans ressource….

Bien sûr – et je dirai fort heureusement ! – il existe un réseau d’entraide entre voisines, lors d’un accouchement, d’une veillée et des grèves. Certaines prennent même des emplois précaires pour compléter les revenus.

Le 10 novembre 1927 – seulement ! – Albert Louis est libéré de toute obligation militaire. La famille décide donc de tout quitter pour s’installer à Montreuil sous Bois, en Seine Saint Denis. Marie a 45 ans et Albert Louis 49 ans ; et l’heure de la retraite est encore très loin…. Les mineurs de fond bénéficiaient d’un régime spécial depuis 1894, leur permettant de partir dès 50 ans, en raison de la pénibilité du travail ; mais peu de mineurs connaissent leurs droits...

Montreuil est en pleine expansion urbaine avec de multiples chantiers de construction de logements et d’infrastructures. De nombreuses familles ouvrières venues de province ou de l’étranger, notamment du Nord de la France, de Belgique, d’Italie et de Pologne s’installent prioritairement dans le quartier populaire des Ruffins. C’est là que la famille HERBEZ s’installe au 200 rue Pierre de Montreuil.

Les anciens mineurs, habitués aux travaux physiques et à la discipline ouvrière, sont recrutés comme manœuvres, terrassiers, maçons ou charpentiers. Albert Louis trouve un emploi dans l’entreprise Sueur, une manufacture de cuirs.

On peut légitimement se demander quel travail effectue Albert Louis, ancien mineur de fond ; mais le travail de déchargement, de tri et de transport des peaux brutes demandent force physique et endurance, qualités typiques chez un mineur. Le tannage, par exemple, étaient souvent confiés à des ouvriers robustes, capables de manier des outils lourds et de travailler dans des conditions humides et malodorantes.

Un a un, les enfants ont quitté le nid :

  • Suzanne s’est installée à Paris avec son mari Jules, en 1924

  • Albert Louis a épousé Simone Renée et ont emménagé au 4 rue du Moulin à Vent, à Montreuil, en 1928

  • Kléber est parti vivre à Gagny avec ma grand-mère Marguerite, au 6 rue Joannes, en 1930

  • André épouse Eugénie Rose en 1931

  • Gilbert Alfred s’installe avec Jacqueline Germaine Mélanie en 1938 au 11 bis av Victor Hugo à Fontenay sous Bois

  • et Paulette « Reine de Montreuil » épouse Jean Lucien en 1940…..

Montreuil-sous-Bois, en septembre 1941 vit sous l’occupation allemande, dans un climat de répression, de privations et de résistances naissantes. Ce mois-là, la ville est directement touchée par les représailles nazies, avec l’arrestation et l’exécution de plusieurs habitants.

La vie quotidienne est marquée par les pénuries alimentaires (rationnement, files d’attente, troc, marché noir), la surveillance policière et les dénonciations - ah ces sempiternelles délations ! - la propagande vichyste et allemande, mais aussi la montée des actes de résistance, discrets mais croissants.

Mais Marie n’assistera jamais au mariage de sa dernière jumelle Rolande en 1942 ; Marie s’éteindra le 23 septembre 1941 à son domicile… comme si son cœur refusait de vivre pour la seconde fois une terrible guerre.

Albert Louis lui survivra encore dix années. Dix années de solitude, de gestes répétés, de souvenirs qui s’effilochent. Mais le corps, lui, s’épuise lentement, inexorablement. C’est à l’hôpital Tenon, dans le XXe arrondissement de Paris, qu’il s’éteindra, après une longue agonie silencieuse, comme si chaque jour de plus était une résistance de trop.

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Pour en savoir plus :

Leschroniques météo de l'année 1882

BAPAUME (Précis historique de la ville de)

la Cité hollandaise de Lens-Loison | Le Lensois Normand Tome 5

Montceau d’hier à aujourd’hui | Office de Tourisme Creusot Montceau

Découvrez le site et les collections du Musée de la Mine de Blanzy

Un voyage à Lens - 1918 - A l'écoute des témoins - A l'écoute destémoins - Chroniques de la Grande Guerre - Découvrir - Archives -Pas-de-Calais le Département

1-350 MINEURS DE LA SOCIETE DES MINES DE LENS – ApprentHiST

Eglise Saint-Edouard de la cité n° 12 de la compagnie de mines de Lens àLens - PA62000084 - Monumentum

Fosse no 12 des mines de Lens — Wikipédia

Mineur de Fond - Historique du statut social du mineur

Représailles et logique idéologico-répressive. Le tournant de l'été 1941 dansla politique répressive du Commandant militaire allemand en France |Cairn.info

PEUREUX Maurice, Auguste – Maitron