Janvier
1882. Nous sommes à Bapaume,
petite ville du Pas-de-Calais ; l’hiver est exceptionnellement
doux pour la saison ; les habitants se relèvent encore à peine
des séquelles de la guerre franco-prussienne de 1870–1871 ;
le grand mémorial se dresse d’ailleurs
au
sein du cimetière communal
pour ne jamais oublier la terrible bataille
qui
s’est déroulée le 3 janvier 1871, une
bataille
vieille
de dix ans, mais encore
si
vive
dans les familles et les récits locaux.
Marie
est née le 25 janvier 1882, au domicile de ses parents, rue du Fbg
d’Albert. Bapaume,
la famille DEROUILLON y vit depuis au moins quatre générations….
Marie
est la fille légitime de
Louis François Joseph DEROUILLON, journalier de 30 ans et de
Clémence
Joséphine CHOPIN, couturière de 21 ans et
également balpamoise de longue date.
Marie
est l’enfant de tous les désirs ; elle est l’aînée d’une
fratrie de 9 enfants ; ses parents ont eu une première petite
fille, Thérèse Elisa, née en décembre 1879, mais
qui
n’aura vécu que 8 mois.
A la naissance de la petite sœur de Marie, la famille déménage rue
de Douai, dans le coron Brassard. Son père est journalier,
c’est-à-dire qu’il exerce un travail manuel et surtout non
qualifié, rémunéré à la journée, d’où son nom.
Mais son père
n’est pas mineur…. Le terme « coron »
désigne à l’origine les rangées de maisons ouvrières
construites par les compagnies minières. Dès la fin du XIXe siècle,
il est plus largement utilisé pour désigner des habitations
ouvrières ,
alignées, identiques et en briques rouges. Bapaume,
bien que non minière, connaît une activité industrielle -
notamment textile - et artisanale importante ; elle
accueille des ouvriers agricoles, des tisserands, des tanneurs,
etc...Et
pour
loger cette population, près
de son lieu de travail, la
municipalité - des entrepreneurs privés - ont dû
construire des corons
inspirés du
modèle des cités minières.
Le travail ne manque pas à Bapaume,
même pour une main d’oeuvre peu qualifiée, corvéable à merci,
payée à la journée et sans contrat fixe ; Louis
François Joseph ne
sait ni lire ni écrire ; mais il sait
entretenir
les
chemins ruraux
et les espaces publics,
réparer
la
voirie, transporter
des
matériaux (pierres, bois, fumier) ; il
est ce que l’on appelle un homme à tout faire, toujours là,
toujours volontaire.
Il
est fort probable que Marie ait profité de la scolarité gratuite,
obligatoire et laïque de monsieur Jules
Ferry (1881–1882), jusqu’à
l’âge de 13 ans, pour y apprendre à
lire, écrire, compter, mais aussi à coudre, broder et tenir un
foyer ; mais
pour s’occuper de la maison, Marie est « à
bonne école »
avec tous les frères et sœurs qu’elle doit surveiller. En « bonne
ménagère »
- et c’est tout ce que l’on demande à une jeune fille à cette
époque ! – elle sait cuisiner, repasser, tenir une maison,
faire des travaux de couture… Et
les
travaux pratiques ne manquent pas à demeure !

Alors
l’été de ses 18 ans, elle part s’installer à Sallaumines, avec
Albert Louis, un mineur de fond, ayant tout juste atteint la
majorité. Le couple est fou de joie – les parents peut-être un
peu moins – à l’arrivée de leur premier enfant ; mais
porter les prénoms de son père ne lui porteront pas bonheur :
il décédera 4 mois plus tard en
1901.
Marie est folle de douleurs et ne veut plus rester dans leur
logement. Albert
Louis décide alors de se rapprocher de sa famille, sur Lens. Là-bas,
ils travaillent tous pour la mine et les femmes, entre elles,
soutiendront « sa
p’tite Marie »,
qui se sentira
moins seule
avec son chagrin.
Marie
se remet vite ; elle attend une petite Suzanne pour le mois de
décembre 1902 ; le couple aurait bien aimé se marier, mais la
situation financière est des plus inconfortable.
Pour ses 21 ans,
Marie épouse Albert Louis, à Lens, le 14 février 1903. Mais
je doute que la Saint Valentin soit fêtée comme aujourd’hui ;
on raconte que Saint
Valentin de Terni
(Italie), évêque du IIIᵉ siècle, célébrait
des mariages chrétiens en cachette, défiant l’interdiction de
l’empereur Claude II. Emprisonné, il aurait guéri la fille de son
geôlier et lui aurait laissé un mot signé « ton
Valentin » avant d’être
exécuté le 14 février. « Saint
Valentin » est donc
devenu
le symbole
de l’amour fidèle, du mariage et de la tendresse,
et il me plaît de croire que
les deux tourtereaux s’aimaient intensément, mais que Marie a dû
attendre l’autorisation parentale pour le mariage ! Quoiqu’il
en soit, un nouvel enfant est né en 1904, Albert Louis, troisième
du nom après son père… Naîtront ensuite Kléber en 1906, mon
grand-père maternel, puis André en 1909, Gilbert Alfred en 1913.
Et puis, le 3 août
1914, les cloches se sont mises à sonner…. Les hommes parlaient
entre eux, les femmes s’inquiétaient, et il a fallu laisser partir
maris, frères, enfants….
Dès
le début de la guerre, la
ville de Lens et son bassin minier sont occupés par les troupes
allemandes, une
déferlante de violence et de terreur que les français n’ont pas
vu arriver ; les combats s’intensifient autour de la ligne de
front. Les
installations minières deviennent alors
des
objectifs
militaires, bombardées,
puis détruites
systématiquement
par les soldats
du Reich
pour empêcher leur utilisation par les Alliés.
La
ville de Lens n’est
plus
que
l’ombre
d’elle-même. Les rues éventrées, les chevalements dynamités,
les corons silencieux… tout porte
les stigmates de la guerre, la cité minière vit au rythme des
bombardements, des rationnements et des ordres imposés.
Pourtant,
certaines familles ont
choisi de rester, coûte que coûte. Elles ont gardé
leur maison, parfois à moitié détruite, leur jardin, leur mémoire.
Rester, c’est résister ; c’est veiller sur les vieux, sur
les enfants, sur les souvenirs accrochés aux quelques murs encore
debout. C’est aussi espérer un retour à la normale, un jour,
malgré les bruits de bottes et les silences pesants. Et puis, partir
pour aller où….
Marie a accepté de
partir ; les mines sont détruites et Albert Louis ne veut pas
travailler pour l’ennemi, cet ennemi qui fait peur aux enfants, cet
ennemi dont on raconte tant d’horreur ; alors la famille a
accepté de partir. Avec beaucoup d’autres familles….
Par trains, par
convois, parfois à pied, ils ont quitté leur quartier, leur coron,
leur mine. Direction le sud, l’ouest, ou les bassins encore actifs
comme celui de Montceau-les-Mines. Le cœur serré, ces famille ont
fermé la porte une dernière fois, emportant quelques photos, un
tricot, un jouet d’enfant, et beaucoup de chagrin. Aujourd’hui,
ils partent, mais demain, que retrouveront-ils…. S’ils reviennent
un jour….
Entre ceux qui sont
restés et ceux qui sont partis, il n’y a ni tort ni raison. Juste
des choix dictés par l’instinct, la peur, l’amour des siens ou
l’appel du devoir. Lens,
en 1916, est
une ville de courage, où chaque famille écrit sa
propre page d’histoire, dans la poussière du charbon et les larmes
de l’exil.
Albert
Louis emmène Marie et leurs
5 enfants : Suzanne 14 ans, Albert Louis 12 ans, Kléber 10 ans,
André 7 ans et le petit dernier Gilbert Alfred 3 ans. Ils sont
déplacés dans
le Bassin minier de Blanzy ; à
38 ans, Albert Louis est affecté pour maintenir
la production de charbon, essentielle à l’industrie, aux
transports et à l’armée. Ils
seront logés dans des baraquements à Saint-Vallier.Ne
pouvant plus travailler dans leurs mines occupées par l’Allemagne,
les
mineurs du Nord sont
redéployés
dans des zones non envahies.
Albert
Louis n’est donc pas parti au front. Archétype du mineur « chti »,
il a les yeux bleus, le visage ovale et le menton rond, les cheveux
châtains et d’une maigreur extrême. Il n’a pu exercer son
service militaire et pour soutenir l’effort de guerre, le Conseil
de Révision le maintiendra dans le bassin minier de Blanzy, jugé
indispensable à l’économie nationale.
Son
état général est jugé trop fragile – fatigue chronique ?
Anémie ? Malnutrition - car le travail de fond use
prématurément : le
travail dans les mines est
physiquement très exigeant, mais aussi source de maladies
professionnelles : silicose, affections respiratoires, troubles
musculo-squelettiques (encore
inconnus à l’époque).
Albert
Louis sera donc
exempté pour « raison
de service civil prioritaire ».
En
Saône et Loire, Albert
Louis retrouve ces
copains d’infortune ; le travail de
mineur
reste le même ; certes, à Montceau-les-Mines, la houille
est
plus maigre,
les
puits beaucoup moins profonds (jusqu’à 800 m pour les mines
lensoises) et les terrils moins imposants. La Compagnie
des mines de Lens est
réputée pour être très
structurée, avec une hiérarchie rigide, une discipline militaire et
le travail en trois huit. A Blanzy,
l’organisation est plus « artisanale ».
A
Saint-Vallier, Marie s’occupe : face
à l’adversité, les femmes s’entraident et se serrent les
coudes. Si à son arrivée Marie regrette l’ambiance ouvrière des
corons lensois, elle apprécie peu à peu la vie communautaire, loin
des conflits sociaux et des bombardements. Les
journées sont courtes tant il y a à faire ; pour
les accueillir, des
baraquements provisoires ont été construits,
souvent en bois ou en matériaux légers, à proximité des puits
pour faciliter l’accès au travail :
qui s’en plaindrait ? Bien que rudimentaires, ces
logements sont
fonctionnels,
parfois installés sur des terrains communaux ou proches des voies
ferrées.
Marie
ne se plaint pas ; sa ville de Lens est occupée et
Saint-Vallier leur sert de « zone refuge » ;
Albert Louis a du travail jusqu’en septembre 1918, date à laquelle
la famille est orientée vers Lisieux, dans le Calvados.
Lisieux,
ville paisible en apparence, se trouve à la fois proche et éloignée
du tumulte du front.
Bien que les combats se déroulent à plus de 150 kilomètres, les
répercussions de la guerre s’invitent jusque dans le quotidien des
Lexoviens : les
blessés acheminés vers les différents hôpitaux de campagne ou
pris en charge sur place, le ballet des soldats en partance croisant
les réfugiés. Parmi eux, de nombreuses familles belges fuyant les
Allemands et la famille HERBEZ qui s’est agrandie d’une petite
fille, née juste avant leur départ pour Lisieux.
Le
Nord et l’Est de la France étant ravagés, beaucoup
de
familles ont
préféré rester dans des zones non détruites, migrer vers des
régions plus stables et
retrouver enfin une vie plus paisible.
Marie
aurait aimé cette existence tranquille tant attendue, mais c’était
sans compter sur le décès prématuré de la petite Renée, à
seulement deux ans…. Les conditions sanitaires post-guerre
(rationnements, logements précaires, fatigue généralisée) ont
aggravé la vulnérabilité des habitants : la
présence de soldats blessés, réfugiés et populations déplacées
a favorisé la propagation de
maladies, telles que la tuberculose ou la grippe espagnole.
Après
mûre réflexion, la famille décide de reprendre la route pour Lens,
d’autant
plus que Marie attend un heureux évènement.
Les
jumelles Paulette et Rolande naîtront en avril 1921 à la Cité des
Hollandais, un
ensemble de logements provisoires construits pour accueillir les
mineurs et leurs familles après les destructions de
la ville minière.
À
partir de 1919, la Compagnie des mines de Lens entreprend une
reconstruction
massive,
avec l’aide de partenaires étrangers :
des
cités
provisoires
sont donc
créées
pour loger les ouvriers, dont la cité
des Hollandais,
construite par des entreprises néerlandaises.
Ce
camp voit le jour route
de Lille, près de la fosse n°2. Il
se compose de baraquements
en bois ou en matériaux légers, montés rapidement
pour répondre à l’urgence du logement. Marie et Albert Louis y
vivent dans des conditions modestes, mais avec une forte solidarité
ouvrière..
La
production charbonnière reprend à plein régime,
avec une forte demande en énergie pour la reconstruction nationale.
Lens devient alors
l’un
des centres
névralgiques du bassin houiller du Nord-Pas-de-Calais,
avec des milliers d’emplois liés à la mine.
En
1921, la
famille est relogée rue
Saint-Édouard, au cœur de la cité ouvrière n°12 de la Compagnie
des mines de Lens, un quartier emblématique du bassin minier,
organisé autour de la fosse d’extraction, avec des logements
standardisés, des écoles, un dispensaire, et l’église
Saint-Édouard ; détruit
par les bombardements successifs, ce symbole
religieux et social de la communauté minière a
été entièrement reconstruit - en
hommage à Édouard Bollaert, directeur emblématique de la Compagnie des mines de
Lens - sert
à la fois
de lieu de rassemblement pour les mineurs, accueillant messes,
cérémonies, et événements communautaires.
La
santé de Louis Albert tend à se dégrader ; et Marie est
épuisée : être
femme de mineur, c’est vivre une vie marquée par la précarité,
le travail invisible, la solidarité communautaire et surtout
une forte charge familiale, dans un contexte de reconstruction après
la guerre.
Être
femme de mineur, c’est être responsable
de l’entretien du foyer, dans des conditions difficiles : poussière
de charbon omniprésente, humidité, promiscuité. L’accès à
l’eau, au chauffage et à l’hygiène est limité, ce qui rend les
tâches domestiques particulièrement pénibles. Certes,
la femme de mineur ne
travaille pas à la mine, mais son
rôle est essentiel : préparer les repas, laver les vêtements noirs
de charbon, soigner les blessures, s’occuper
de l’éducation morale et religieuse des enfants, souvent nombreux.
Et en cas d’accident, elle prend le relais du chef de famille, mais
sans ressource….
Bien
sûr – et je dirai fort heureusement ! – il existe un réseau
d’entraide entre voisines, lors d’un accouchement, d’une
veillée et des grèves. Certaines prennent même des emplois
précaires pour compléter les revenus.
Le
10 novembre 1927 – seulement ! – Albert Louis est libéré
de toute obligation militaire. La
famille décide donc de tout quitter pour s’installer à Montreuil
sous Bois, en Seine Saint Denis. Marie
a 45 ans et
Albert
Louis 49 ans ; et l’heure de la retraite est encore très
loin…. Les
mineurs
de fond
bénéficiaient d’un régime spécial depuis 1894, leur permettant
de partir dès
50 ans,
en raison de la pénibilité du travail ; mais
peu de mineurs connaissent leurs droits...
Montreuil est en pleine expansion urbaine avec de multiples
chantiers de construction de logements et d’infrastructures. De
nombreuses familles ouvrières venues de province ou de l’étranger,
notamment du Nord de la France, de Belgique, d’Italie et de Pologne
s’installent
prioritairement dans le quartier populaire des Ruffins. C’est là
que la famille HERBEZ s’installe au 200 rue Pierre de Montreuil.
Les
anciens mineurs, habitués aux travaux physiques et à la discipline
ouvrière, sont
recrutés comme manœuvres,
terrassiers, maçons ou charpentiers.
Albert
Louis trouve un emploi dans l’entreprise Sueur, une manufacture de cuirs.
On
peut légitimement se demander quel travail effectue Albert Louis,
ancien mineur de fond ; mais le travail de déchargement, de tri
et de transport des peaux brutes demandent force physique et
endurance, qualités typiques chez un mineur. Le tannage, par
exemple, étaient
souvent confiés à des ouvriers robustes, capables de manier des
outils lourds et de travailler dans des conditions humides et
malodorantes.
Un
a un, les enfants ont quitté le nid :
Suzanne s’est installée à
Paris avec son mari Jules, en 1924
Albert Louis a épousé Simone
Renée et ont emménagé au 4 rue du Moulin à Vent, à Montreuil,
en 1928
Kléber
est parti vivre à Gagny avec ma grand-mère Marguerite, au 6 rue
Joannes, en 1930
André
épouse Eugénie Rose en 1931
Gilbert
Alfred s’installe avec Jacqueline Germaine Mélanie en 1938 au 11
bis av Victor Hugo à Fontenay sous Bois
et
Paulette « Reine de Montreuil » épouse Jean Lucien en
1940…..
Montreuil-sous-Bois,
en septembre 1941 vit sous
l’occupation allemande, dans un climat de répression, de
privations et de résistances naissantes. Ce mois-là, la ville est
directement touchée par les représailles nazies, avec l’arrestation
et l’exécution de plusieurs habitants.
La
vie quotidienne est marquée par les
pénuries alimentaires (rationnement, files d’attente, troc, marché
noir),
la
surveillance policière et les dénonciations - ah ces sempiternelles délations ! - la
propagande vichyste et allemande, mais
aussi la
montée des actes de résistance, discrets mais croissants.
Mais
Marie n’assistera jamais au mariage de sa dernière jumelle Rolande
en 1942 ; Marie s’éteindra le 23 septembre 1941 à
son domicile…
comme
si son cœur refusait de vivre pour la seconde fois une terrible
guerre.
Albert
Louis lui survivra encore dix années. Dix
années de solitude, de gestes répétés, de souvenirs qui
s’effilochent. Mais le corps, lui, s’épuise lentement, inexorablement. C’est à
l’hôpital Tenon, dans le XXe arrondissement de Paris, qu’il
s’éteindra, après une longue agonie silencieuse, comme si chaque
jour de plus était une résistance de trop.
*
Pour
en savoir plus :
Leschroniques météo de l'année 1882
BAPAUME (Précis historique de la ville de)
la Cité hollandaise de Lens-Loison | Le Lensois Normand Tome 5
Montceau d’hier à aujourd’hui | Office de Tourisme Creusot Montceau
Découvrez le site et les collections du Musée de la Mine de Blanzy
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