dimanche 20 septembre 2026

KIKI de Montparnasse de CATEL & BOCQUET

Kiki de Montparnasse — de son vrai nom Alice Prin — fut l’une des figures les plus libres, flamboyantes et influentes du Paris des Années folles, à la fois modèle, muse, chanteuse, peintre et incarnation de l’esprit bohème.

Le roman graphique « Kiki de Montparnasse », réalisé par la dessinatrice CATEL Muller (dite Catel) et le scénariste José-Louis BOCQUET, est donc une œuvre magistrale publiée en 2007.

Et son succès ne s'est pas limité à l'accueil du public en librairie ; l'album a été largement salué par la critique institutionnelle et les jurys littéraires dès sa sortie :

  • Le Grand Prix RTL de la Bande Dessinée (2007), prix prestigieux venu couronner l'album l'année même de sa parution, soulignant sa force narrative et sa capacité à toucher un large public,

  • Le Prix du Public / Essentiel au Festival d'Angoulême (2008), l'une des consécrations majeures de l'album ; lors du plus grand rendez-vous de la BD en Europe, l'œuvre a reçu le prix « Essentiel Fnac-SNCF » décerné par les lecteurs, confirmant l'immense coup de cœur populaire,

  • Le Prix Mille Pages (2007), décerné par les libraires du réseau Mille Pages, qui témoigne de la ferveur et du soutien immédiat du monde de la librairie indépendante,

  • Le Prix du meilleur album au Lyon BD Festival (2007), une autre belle reconnaissance festivalière qui est venue saluer la qualité artistique de l'ouvrage dès ses premiers mois de diffusion.

Une énergie débordante et une vitalité contagieuse

La « Reine de Montparnasse » incarne les Années folles ; sa présence quotidienne dans les cafés (La Rotonde, Le Dôme, La Coupole), sa liberté totale de mœurs et d’expression, sa capacité à fédérer artistes, poètes, photographes, musiciens, font de Kiki l’âme d’un quartier où l’on réinvente l’art, la vie, l’amour. Elle n’est pas seulement un visage : elle est une atmosphère.

Kiki est une personnalité indomptable, inoubliable et attachante.

Elle incarne la « femme moderne » des Années Folles par ses actes et son mode de vie, plutôt que par un engagement politique ou militant ; on peut dire qu’elle était une féministe intuitive et pragmatique, une pionnière de l'émancipation féminine.

Dans les années 1920, la condition des femmes reste très patriarcale (en France, le Code Napoléon les prive de nombreux droits civils), mais Kiki choisit une liberté totale.

Elle s'empare des espaces d'expression réservés aux hommes en chantant sur scène avec une liberté de ton provocante ; elle exposera même ses propres peintures (qui rencontreront un véritable succès critique et commercial), et elle tournera dans des films d'avant-garde (Le Retour à la Raison de Man Ray, Ballet Mécanique de Fernand Léger).

En devenant modèle, elle ne subit pas son statut ; elle le sublime. Elle refuse d'être un simple objet passif. Face à des géants comme Man Ray ou Kisling, elle impose sa présence, ses postures, son regard. Son corps lui appartient et devient son gagne-pain indépendant. Elle refuse mariage et carcan domestique : elle vit ses amours - souvent tumultueuses et débridées - en toute liberté, s'installant avec des hommes sans jamais aliéner son indépendance.

Avec ses cheveux courts coupés au carré, ses sourcils épilés et redessinés, son maquillage outrancier et ses tenues libérées du corset, elle diffuse l'image de « la Garçonne ». Cette esthétique androgyne et libérée était en soi une affirmation politique de l'égalité des sexes par le vêtement et l'attitude.

Elle écrit même ses « Mémoires » publiés en 1929, devenant l'une des rares femmes de son milieu à fixer elle-même son histoire et sa vérité par l'écrit, de son vivant.

Sa liberté est une stratégie de survie et une soif viscérale d'exister. Issue d'une misère noire, son émancipation passe par la fête, la création et le refus des règles bourgeoises, de manière purement instinctive.

En cela, Kiki de Montparnasse est le symbole parfait de cette modernité des années 20 : elle a prouvé par sa seule existence qu'une femme d'origine misérable pouvait devenir maîtresse de son destin, muse parmi les maîtres, et une figure incontournable de l'histoire de l'art.

Une jeunesse de misère

Alice Ernestine PRIN est née le 2 octobre 1901 à Châtillon-sur-Seine (AD 21 n° 170 page 86/122), en Côte d’Or ; ell est la fille naturelle de Marie Christine, ouvrière de 19 ans, née le 13 février 1882, fille de Eugène, manouvrier, et de Marie ESPRIT.

Alice est la troisième enfant de Marie Christine ; une première petite fille est mort-née en septembre 1898, et une seconde - Maximilienne Alice - est décédée à quatre mois en décembre 1899 ; elle « monte à la capitale » et laisse son enfant à la charge de ses parents, comme de nombreuses jeunes filles de l’époque.

Alice grandit donc à Châtillon avec ses cousines et cousins, eux-mêmes abandonnés ou orphelins. Sa seule tendresse sera celle de sa grand-mère, pauvre, mais attentionnée et aimante.

Au décès de son grand-père, sa mère la reprend à Paris, mais celle-ci travaille comme typographe et ne peut s’encombrer d’une enfant, et de surcroît, une bouche de plus à nourrir. Pour améliorer le quotidien, Alice enchaîne les petits boulots, puis devient modèle d’artistes pour survivre.

Sa personnalité frondeuse, son humour, sa liberté de ton et son allure — carré noir, lèvres rouges, regard souligné — en font rapidement une figure incontournable du Montparnasse artistique.

Une muse… mais surtout une créatrice

Dès son adolescence, la silhouette impressionnante de Prin attire l’attention de divers artistes : Modigliani, Kisling, Foujita, Soutine, Utrillo, Calder… tous la peignent ou la dessinent. Pour gagner de l’argent, elle commençe à poser discrètement nue. Mais son mannequinat crée des discordes avec sa mère qui la renie à jamais. A la rue, sans un sou, Alice adopte un seul prénom, « Kiki », et Prin devient une figure incontournable de la scène mondaine de Montparnasse , symbolisant le non-conformisme de tout un quartier, reconnu pour son rejet des normes sociales de la petite bourgeoisie.

À l’automne 1921, Alice rencontre l’artiste américain Man Ray, dont elle deviendra la muse.

Les artistes qui l’ont connue la décrivent comme une femme vive, électrique, pétillante. Sa présence animait les cafés de Montparnasse, où elle était une figure centrale des nuits parisiennes. Elle pouvait toutefois passer du rire à la colère, de l’exubérance à la mélancolie.

Mais Kiki était aussi renommée pour sa générosité : elle soutenait les artistes fauchés, partageait ce qu’elle avait, et créait autour d’elle une atmosphère de camaraderie. Elle est devenue l’égérie d’un quartier entier parce qu’elle savait rassembler.

Une sensibilité à fleur de peau

Derrière l’insolence, il y avait une femme marquée par une enfance pauvre, des ruptures, des humiliations, une fragilité nourrissant à la fois un humour mordant, une créativité débordante et surtout un besoin d’être vue, aimée, reconnue.

Kiki refusait d’être seulement une muse : elle voulait créer, chanter, peindre, écrire. Son caractère était celui d’une femme qui se construit elle-même, malgré les obstacles. Elle ouvre même son propre cabaret en 1937, preuve de son esprit entreprenant et particulièrement courageux pour une femme de cette époque !

Kiki a grandi dans la pauvreté, et cela forge chez elle une insolence joyeuse, une manière de dire : « Je n’ai rien, mais je suis tout. » Sa présence est magnétique et elle se plait à entretenir une identité flamboyante pour ne pas disparaître ; elle a l’humour mordant, le verbe haut, et une tendance à tous les excès (alcool, nuits blanches, colères).

Dans le Paris des Années folles, Kiki est une femme qui dérange : la société pose sur elle un regard moraliste et patriarcal : elle vit seule, gagne sa vie sans mari, pose nue pour des artistes, sort la nuit, boit, rit fort, danse, choisit ses amants, et refuse les conventions ; Kiki dérange parce qu’elle est libre !

Dans son époque, la liberté féminine était immédiatement sexualisée. Dans une vie précaire et instable Kiki résidait en chambres d’hôtel, avec des revenus irréguliers, dans un milieu nocturne, et de surcroît avec une santé fragile (tuberculose, alcool).

Toutefois, les modèles, danseuses, chanteuses, artistes vivaient dans un réseau féminin très solidaire. On s’y transmettait des méthodes contraceptives artisanales, des adresses de sages-femmes, et des conseils pour éviter une grossesse. Kiki a probablement choisi de ne jamais devenir mère.

Il faut croire que Kiki était une femme responsable : aucun enfant connu, aucune grossesse documentée, aucune rumeur sérieuse dans les archives et probablement un choix, dans un contexte où la maternité aurait été incompatible avec sa vie. Ne voulait-elle tout simplement ne pas reproduire le modèle d’une mère mal-aimante….

Une fin silencieuse…..

Dans le Montparnasse des années 1920, l’alcool est le carburant d’un monde artistique nocturne, bohème, instable. Les cafés — La Rotonde, Le Dôme, La Coupole — sont des lieux de travail, de rencontres, de survie sociale.

Kiki y vit, y chante, y pose, y aime. Elle boit comme on respire dans ce milieu ; pour tenir, pour oublier, pour exister, pour se réchauffer, pour faire partie du groupe...

À partir des années 1930, l’alcool devient plus sombre ; mais contrairement à d’autres figures des Années folles, Kiki n’est pas une consommatrice régulière de drogues. Ses mémoires, pourtant très franches, n’évoquent aucune dépendance. Elle a du essayer — comme beaucoup — mais ce n’est pas un axe de sa vie. Les témoignages de ses proches confirment : Kiki boit, mais ne se drogue pas.

L’alcool la ronge à petit feu ; à partir des années 1940, sa santé décline significativement ; elle enchaîne tuberculose, dépression, isolement, et donc perte de revenus.

L’alcool, autrefois un allié, devient un piège. Elle décède le 23 mars 1953, à 51 ans, d’une hémorragie interne liée à l’alcoolisme (AD 75 n°483 page 21/31).

C’est une mort sociale, ordinaire, comme tant de femmes pauvres et invisibles de son époque.

Pour en savoir plus :

Kiki de Montparnasse — Wikipédia

Kiki de Montparnasse: modèle, muse et artiste

Qui était Kiki de Montparnasse, l'âme rebelle de Paris ? –Harpersbazaar.fr

Kiki de Montparnasse : Muse, artiste et femme libre des Années folles –SCRiiiPT

Kiki of Montparnasse – IMDb

Kikio f Montparnasse Selected Images

kiki Reine de Montparnasse

Kiki de Montparnasse - Là-haut sur la butte

Il était une fois Kiki de Montparnasse (en podcast) - Ville de Paris

Alice Ernestine PRIN : généalogie par tunix40 - Geneanet

T'en fais pas, viens à Montparnasse ! : enquête sur le Montparnasseactuel / Henri Broca | Gallica son compagnon de l'époque, qui a édité la première version de ses souvenirs et dirigé la revue Paris-Montparnasse)