Je suis une nièce à la 3e génération de l’épouse de Paul SORLIN, Augustine Rosalie DEROUILLON, une sœur de mon Agrand-mère maternelle.
Voici l’histoire d’un enfant terrible de Saint-Quentin, « Joyeux » malgré lui et qui n’a pas pu aller jusqu’au bout de ses rêves…..
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Paul SORLIN est né le 28 février 1881 à Saint Quentin, dans L’Aisne (AD 02 n°235 page 82/482). Il est le fils naturel de Léonie PLANTIN (PLANTAIN), ouvrière en magasin (puis fileuse et poinçonneuse). Il sera reconnu par son père Jacques, maréchal-ferrant, lors de l’union de ses parents le 24 décembre 1881 (AD 02 n°299 page 288/319).
Paul est allé à l’école puisque sur sa fiche matricule, il est signalé comme sachant lire, écrire et compter. Il exerce d’ailleurs le métier de « menuisier » comme son grand-père paternel.
Et puis le 31 octobre 1900, il s’engage dans l’armée pour une durée de 4 ans ; il intègre alors le 4ᵉ Bataillon d'Infanterie Légère d'Afrique. Mais que s’est-il passé ?…...
Redonner sa juste place à chaque histoire
Lorsque les archives vous révèlent une fiche matricule couverte de condamnations et de mentions disciplinaires, une première réaction instinctive pourrait être le recul ou le jugement. La tentation est grande de classer hâtivement un ancêtre sous l'étiquette d'un « mauvais sujet », d'un voyou ou d'un fauteur de troubles, comme mon Agrand-père Jean Beaujon, par exemple.
Mais la démarche généalogique ne consiste pas à distribuer des bons ou des mauvais points à travers le temps.
Face au parcours de Paul SORLIN, j'ai fait le choix délibéré d'écarter le jugement moral pour adopter une posture de recherche et d'empathie : non pas juger ou condamner, mais comprendre ce qui a pu basculer.
Quitter le tribunal pour entrer dans l'intimité de l'époque, c'est accepter de regarder l'histoire en face, avec toutes ses nuances. Qu'était-ce que grandir à Saint-Quentin à la fin du XIXᵉ siècle dans un foyer ouvrier harassé par le labeur, où la rue devenait le seul terrain d'apprentissage ? Comment un adolescent de 15 ans glisse-t-il, faits après faits, de la simple gaminerie à la récidive, puis aux bataillons disciplinaires des Bat' d'Af' ?
Je n’oublie jamais que derrière le langage froid des jugements correctionnels et les annotations militaires, il y a la trajectoire d'un homme – ici d’un adolescent ! - emporté par les rigueurs de son temps, par la misère sociale et par des choix contraints.
Raconter la vie de Paul, ce n'est pas chercher à l'excuser ni à romancer ses erreurs. C'est simplement remettre de la chair, des circonstances et du contexte sur un nom oublié. C'est accepter la complexité d'un arbre généalogique, fait autant de figures lumineuses que de parcours cabossés. Et je crois, sans me mentir, que ce sont les parcours les plus cabossés de mon arbre, qui me fascinent….
Une enfance chaotique
Le 20 mars 1890, son père décède. A 9 ans, Paul reste l’aîné d’une fratrie qui devait compter six enfants, mais Gaston et Louis sont décédés à 3 mois, et Georges est mort à 3 ans. Félicie est une petite fille de 7 ans et le petit dernier Théophile n’a pas encore 2 ans.
Pour sa mère, veuve avec de jeunes enfants à charge, le quotidien se transforme rapidement en une course d'obstacles exténuante.
Dans les faubourgs populaires, le pain ne tombe pas du ciel. Sans l'aide de l'État ni protection sociale digne de ce nom, le foyer bascule le jour où le père disparaît. Seule, sans autre capital que ses bras et son courage, Léonie PLANTAIN doit faire face à une vertigineuse équation : comment subvenir aux besoins de trois enfants quand chaque heure passée à travailler au dehors est une heure où sa progéniture est livrée à elle-même ? Et comment gérer sa douleur….
Le désarroi de Léonie ne fait pas de bruit. Il se lit dans l'épuisement des journées sans fin, dans l'angoisse de la veillée où l'on calcule ce qu'il reste de farine et de bois de chauffage, et dans cette impuissance silencieuse face à des ventres qu'on ne parvient plus à remplir. Comment veiller sur l'éducation de ses enfants, leur épargner les pièges de la rue et les protéger de la faim, quand l'énergie tout entière est absorbée par la quête du prochain repas ?
Avez-vous remarqué comme les femmes sont souvent accablées : si les enfants tournent mal, c’est toujours la faute de la mère…..
C'est précisément dans ces failles, nées de la misère et de l'absence, que la vie des enfants se trouve bousculée. La rue tend ses bras aux adolescents, l'engrenage des petites infractions commence, non par manque d'amour maternel, mais par l'effet implacable d'une pauvreté qui broie les familles.
Pour comprendre le parcours tumultueux de Paul SORLIN et son glissement précoce vers la petite délinquance, il faut replonger dans la réalité sociale de Saint-Quentin à la fin du XIXᵉ siècle et de toute la France dans sa globalité. Les registres et les actes d'état civil ne révèlent pas seulement des dates : ils dessinent le portrait d'un foyer populaire soumis aux dures exigences du monde ouvrier.
À Saint-Quentin, véritable poumon industriel et textile de l'Aisne, la journée de travail commence bien avant l'aube et s'achève tard le soir. Entre l'atelier du père et les labeurs de la mère, les journées sont éreintantes, rythmées par le bruit des machines et la fatigue accumulée.
Dans ces foyers modestes de la Belle Époque, gagner de quoi nourrir la famille relève du défi quotidien. Le travail n'est pas un choix, c'est une condition de survie qui épuise les corps et ne laisse aucun répit.
Face à cette surcharge de travail indispensable à la subsistance du foyer, le temps consacré à la vie familiale s'amenuise irrémédiablement. Ce n'est ni par désintérêt ni par manque d'affection, mais par pure nécessité économique que le contrôle parental se relâche ; les parents étant retenus de longues heures hors du logement ou absorbés par un labeur épuisant à domicile, les enfants se retrouvent livrés à eux-mêmes dès le plus jeune âge (en témoigne cet article du 24 juin 1885 qui relate un accident de passerelle).
Faite de rencontres d'un jour, de bandes de quartier et de tentations multiples, la rue devient le véritable espace de vie des jeunes du faubourg. Sans structure d'accueil ni soutien familial étendu à proximité, le manque de surveillance devient la norme bien malgré les parents.
C'est dans ce vide éducatif forcé que s'engouffrent le désœuvrement et les mauvaises rencontres. Pour un jeune garçon de 15 ans comme Paul, privé d'un cadre strict durant la journée et influencé par la camaraderie des ruelles, le basculement se fait à voix basse : de la simple gaminerie au petit vol, de la maraude à l'outrage.
Des infractions typiques de la criminalité « apache »
Terme très populaire de la Belle Époque, le mot « Apache » désignait à partir des années 1900 les jeunes voyous, bandes de quartier et petits criminels du Paris ouvrier et des grandes villes. C’est donc tout naturellement que ce qualificatif s’est imposé comme une évidence au profil délinquant de Paul .
Malgré tout, si son comportement s’approche fortement de l’« Apache » parisien, par la nature de ses délits - vols à répétition, destructions, outrages à agent - quelques distinctions historiques méritent d'être soulignées.
Tout d’abord, le terme « Apache » est né dans la presse parisienne (popularisé vers 1900-1902 par des journaux comme Le Matin ou Le Petit Journal) pour décrire les bandes organisées des faubourgs de la capitale comme Belleville, Bastille, ou Montmartre. Paul, lui, évolue dans une ville industrielle de province, Saint-Quentin et ses environs.
D’autre part, « l'Apache parisien » appartenait souvent à une bande structurée avec ses codes, son argot (le javanais), sa tenue vestimentaire (casquette, foulard rouge, bottines) et ses tatouages. Rien dans la fiche matricule ne permet de savoir si Paul faisait partie d'une bande organisée saint-quentinoise ou s'il s'agissait d'un délinquant solitaire ou marginal.
La bande viendra plus tard…..
En consultant les journaux de l’époque et la fiche matricule de Paul, il semble que les premiers faits répréhensibles – ou du moins s’est-il fait « chopé » - remontent vers l’âge de ses 15 ans :
Condamné le 3 décembre 1896 par le Tribunal de St-Quentin pour vol à 8 jours de prison ; il a bénéficié d’un sursis,
Condamné le 1ᵉʳ avril 1897 par le Tribunal de St-Quentin pour vol à 15 jours de prison,
Condamné le 16 juillet 1897 par le Tribunal de St-Quentin à 8 jours de prison pour outrage à agent,
Condamné le 21 octobre 1897 par la Cour d'Amiens à un sursis de prison, pour vol,
Condamné le 24 octobre 1897 par la Cour d'Amiens à 1 mois de prison pour destruction d'objet d'utilité publique et 2 ans de prison pour outrage à magistrat à l’audience (sans confusion avec la précédente condamnation).
On ne s'engageait pas dans les BILA par choix !
Le 31 octobre 1900 à Saint-Quentin, Paul s’engage dans l’armée pour une durée de 4 ans : le 4ᵉ Bataillon d'Infanterie Légère d'Afrique (Bat' d'Af'), Paul a alors 19 ans.
Les Bataillons d'Infanterie Légère d'Afrique (BILA) étaient des unités disciplinaires de l'armée française, basées en Afrique du Nord (Algérie, Tunisie, Maroc).
Pour Paul, ce sera la Tunisie….
Ces unités n'étaient pas destinées aux citoyens ordinaires ou aux engagés volontaires « classiques ». Elles recevaient les conscrits ayant un casier judiciaire (condamnés avant leur service militaire à des peines de prison ou d'emprisonnement avec sursis), des hommes poursuivis pour des délits mineurs, vagabondage, ou petites peines de droit commun.
En 1900, la loi militaire imposait le service militaire obligatoire. Un jeune homme de 19 ans avec des antécédents judiciaires ne pouvait pas intégrer un régiment d'infanterie classique. L’engagement volontaire fut sans doute une alternative judiciaire ; ce fut certainement une façon pour le jeune Paul d'éviter l'incarcération en maison d'arrêt civile.








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