jeudi 29 octobre 2026

De la case prison aux tranchées de la Marne : le destin cabossé de Paul Sorlin (2/3)

L'analogie populaire : « Le Bagne militaire »

À la fin du XIXᵉ siècle, la majorité pénale était fixée à 21 ans. Les jeunes délinquants effectuaient leurs peines en maison d'arrêt, en colonie pénitentiaire pour mineurs (comme Mettray), puis étaient canalisés vers l'armée (les BILA) dès leurs 18-19 ans pour être réhabilités par la discipline militaire.

Une chance pour Paul de ne pas avoir été envoyé dans un « vrai » bagne ! Ses condamnations à 15-16 ans relevaient de tribunaux correctionnels pour des délits et non des crimes et ne l’oublions pas, Paul était encore mineur !

Alors, oui, Paul n'a pas été envoyé au bagne colonial, mais il faut noter que dans le langage populaire et la presse de l'époque, les BILA étaient très souvent surnommés « le bagne militaire » ou « le bagne des Joyeux ».

Les conditions de vie dans le désert, la discipline de fer, les travaux éprouvants et le climat donnaient aux soldats l'impression de purger une peine de bagne, ce qui explique pourquoi cette confusion existe très souvent dans les mémoires familiales !

Le terme « Joyeux » est à l'origine une ironie mordante désignant ces hommes envoyés dans le désert sous une discipline implacable - qui ne tolérait aucun écart - même si elle a fini par être adopté par les soldats eux-mêmes.

En temps de paix, les BILA servaient de main-d'œuvre pour les grands travaux coloniaux : construction de routes, de voies ferrées, de forts et de postes avancés dans le Sahara dans des conditions climatiques extrêmes.

Au début du Xxème siècle, la Tunisie est « sous protectorat français », pas à proprement parlée « colonisée » - comme l’Algérie par exemple - puisque le Bey de Tunis demeure le souverain officiel et que les autochtones conservent leur nationalité tunisienne ; mais l’État français disposait d’un droit de véto sur toutes les décisions….. Chacun devine bien que ce Protectorat ne s’est pas mis en place sans heurts.

Malgré leur statut disciplinaire, les BILA étaient de véritables unités de combat. Ils ont participé à de nombreuses campagnes militaires (Algérie, Mexique, Crimée, Tonkin, Madagascar) et se sont illustrés par une grande bravoure lors de la Première Guerre mondiale (notamment aux combats de Champagne et de Verdun).

Le régime y était particulièrement drastique, marqué par le cachot, les peines de travail forcé et une surveillance constante par le cadre d'officiers et de sous-officiers.

Les Joyeux sont très célèbres pour avoir popularisé le tatouage au début du XXᵉ siècle. Le corps des soldats (bras, torse) était souvent recouvert de devises picaresques, de motifs sentimentaux ou d'avertissements (« Mort aux vaches », « Pas de chance », « Enfant du malheur »), devenus un sujet d'étude fascinant pour les sociologues et historiens de l'époque.

Chasseur de 2e classe et à l’issue de 3 années, Paul passe au 27e RI par décision de M. le Général commandant la division d'occupation en Tunisie en date du 8 octobre 1903. Cette mutation actait la fin de son service actif au sein des bataillons disciplinaires d'Afrique en Tunisie et son rapatriement en métropole vers son nouveau régiment d'attache. En 1904, il est envoyé en disponibilité mais le certificat de bonne conduite lui sera refusé.

La parenthèse illusoire et le retour aux ombres

Le 12 août 1905, Paul épouse la jeune Emilie Charlotte HERVET, (AD 02 n°286 page 298/565) à Saint-Quentin ; les futurs époux résidaient tous les deux au 18 rue Bisson : même immeuble ou bien même logement, je ne peux dire. Car à Saint-Quentin, la Première Guerre mondiale a causé d'immenses destructions matérielles et documentaires dans la ville ; et les registres de recensement municipaux du XIXᵉ siècle ont en grande partie disparu dans les incendies et destructions de 1914-1918.

On aurait pu le croire assagi. De retour des rigueurs du désert tunisien et des épreuves du 4e bataillon d'Afrique, le jeune homme semblait avoir trouvé un port d'attache. En épousant Émilie Charlotte HERVET, ouvrière d'apprêt au destin tout aussi cabossé par la vie, Paul semblait sceller un pacte de respectabilité ordinaire. Dans les faubourgs de Saint-Quentin, cette union offrait l'illusion d'un nouveau départ, la promesse fragile d'une existence rangée, rivée au labeur quotidien et à la douce torpeur d'un foyer enfin reconstitué.

L'apaisement n'était qu'un vernis. Il faut dire, que bien avant son mariage, la jeune Emilie Charlotte était fichée par la police des mœurs comme prostituée, et s'est donc « soumise » aux obligations légales et réglementaires de l'époque.

Une « fille soumise » est une prostituée déclarée aux autorités et inscrite sur les registres officiels de la police ; en échange de cette inscription elle subit, entre autre, un contrôle sanitaire permanent l’astreignant à des contrôles gynécologiques réguliers - et souvent humiliants - menés par des médecins de la police, afin de dépister les maladies vénériennes – la trop célèbre syphilis notamment - pour protéger « les clients »... et l'ordre public.

À peine les tourments de la jeunesse militaire oubliés, les vieux démons et les réflexes du pavé saint-quentinois reprennent le dessus de plus belle. Loin de s'installer dans la routine laborieuse des faubourgs, le couple renoue rapidement avec les marges.

Sur le plan purement historique et généalogique, les documents administratifs (comme la fiche matricule) n'indiquent pas la motivation psychologique ou la cause exacte de sa récidive. Cependant, au vu du contexte économique, social et judiciaire de Saint-Quentin en 1905-1906, j’imagine que le retour à la vie civile a dû être très compliqué.

Avoir servi au 4ᵉ BILA et être rentré avec un certificat de bonne conduite refusé représentait une tâche indélébile sur un livret de travail ; les patrons de Saint-Quentin devaient se méfier vivement des anciens « Joyeux » et puis Paul a souvent fait la une du « Guetteur de Saint-Quentin ».

Sans recommandation, rejeté par le circuit du travail légal, un jeune homme de 24 ans sans ressources se retrouvait très vite acculé à la misère ou aux expédients. En revenant s'installer au 18 rue Bisson à Saint-Quentin, Paul réintégre exactement le même quartier populaire et marginal qu'avant son départ à l'armée. Retrouver ses anciens camarades de rue était souvent le seul moyen d'obtenir une solidarité immédiate : trouver un toit, un coup de main, du tabac ou de l'alcool et de quoi manger....

L’incarnation de l’Apache des faubourgs

Au tournant du XXᵉ siècle, la presse à grand tirage et la bourgeoisie citadine ont façonné une figure mythique et redoutée : celle de l’« Apache ». Loin du romanesque de papier glacé, Paul SORLIN en incarna la brutale et poignante réalité.

Il en possédait tous les codes. Peut-être la panoplie vestimentaire et la posture, peut-être un regard sombre défiant un ordre social qui ne lui réservait aucune place. Mais au-delà de l’apparence, c’est son parcours qui scelle son appartenance à ce monde des marges. Passé par les bataillons disciplinaires d’Afrique — le redoutable 4ᵉ BILA du Sud tunisien —, il est revenu à Saint-Quentin estampillé du sceau des insoumis, porteur d’un certificat de bonne conduite refusé qui lui fermait d’emblée la porte des ateliers respectables.


Paul était un Apache parce qu’il appartenait à cette jeunesse prolétaire et déclassée des faubourgs industriels du Nord, vivotant entre petits métiers, débrouille et coups de poing.

La combinaison de la stigmatisation d'Émilie par la police des mœurs et du passé militaire disciplinaire de Paul formait un cercle vicieux où la marginalité de l'un renforçait celle de l'autre.

Le besoin, l'implacable engrenage de la misère ouvrière poussent à nouveau Paul et Émilie vers la délinquance. Moins d'un an après leur union, c'est la chute judiciaire : en juin 1906, le tribunal correctionnel frappe du poing, condamnant le jeune homme à la prison et à l'interdiction de séjour.

La trajectoire de Paul épouse trait pour trait la destinée tragique et fulgurante des Apaches de la Belle Époque, ces révoltés sans cause que la société préférait enfermer et chasser plutôt que d'essayer de leur tendre la main.

En un claquement de bois, l'illusion d'une réinsertion par le mariage s'effondre. La peine de prison vient sanctionner le vol, mais c'est l'interdiction de séjour qui porte le coup le plus rude : elle le bannit de sa propre ville, le couchant sur la liste des indésirables et le condamnant, dès sa libération, à l'exil loin des faubourgs saint-quentinois.

Cette mesure d’éloignement contraint le couple soit à la clandestinité et s'ils revenaient à Saint-Quentin au risque d'être à nouveau arrêtés pour « rupture de ban », soit à l'exil vers d'autres grands centres urbains ou industriels.

Une double peine visant les « Apaches » et délinquants récidivistes à les couper de leur milieu, de leurs bandes et de leurs habitudes locales.

L'exil et la fosse : la tentative de réinsertion à Montigny-en-Gohelle

Je ne sais pas dans quelle prison a été incarcéré Paul, puisque les registres des écrous des archives départementales de l’Aisne ne sont pas en ligne.

Quoiqu’il en soit, à sa sortie de prison, banni de Saint-Quentin par les cinq années de son interdiction de séjour prononcée en juin 1906, Paul trouve refuge dans le Pas-de-Calais, à Montigny-en-Gohelle, dès le mois de février 1907. C'est une terre de contrastes et de drames récents : personne n’a oublié la terrible catastrophe de Courrières, survenue le 10 mars 1906 - qui a endeuillé tout le bassin minier voisin, rappelant la dangerosité extrême de ce monde souterrain.

L'accident a été provoqué par un coup de grisou ou un feu mal maîtrisé au fond. Le souffle de l'explosion a détruit les installations de surface et ravagé les puits. Mais elle a surtout fait 1 099 morts, de nombreux enfants mineurs (galibots) et pères de famille périssant étouffés ou brûlés dans les galeries souterraines. 

La catastrophe a provoqué une immense colère contre la Compagnie des mines, accusée de négligence en matière de sécurité et de lenteur dans les secours. Cela a déclenché une vaste grève dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais, mobilisant des dizaines de milliers de travailleurs.

Ce drame national a profondément marqué la société française de la IIIe République. Il a mis en lumière la dureté de la condition ouvrière et a poussé l'État à renforcer considérablement la réglementation sur la sécurité dans les mines (notamment l'arrosage des poussières et l'amélioration de l'aération) ainsi que la législation sur la responsabilité patronale et les accidents du travail.

Pourtant, c'est dans ce décor noir de charbon et de terrils que Paul tente de se refaire une virginité professionnelle ; cette région minière du Pas-de-Calais, bien que traumatisée par la catastrophe, représentait un gigantesque bassin d'embauche ouvrière. C'est donc dans ce secteur que Paul a cherché à se faire oublier et à exercer le métier de houilleur (mineur de fond), loin des contrôles de police et des tribunaux de Saint-Quentin, avant de replonger rapidement dans les infractions.

De la cellule de prison au coron en passant par la garnison nord-africaine, chaque changement d'adresse de Paul traduit la trajectoire chaotique d'un marginal cherchant à réinventer son destin, tiraillé entre ses dérives et ses attachements. C’est ainsi qu’il se fait de nouveau arrêté en 1908 pour ne pas avoir respecté cette insupportable interdiction de séjour : c’est peut-être avant tout revoir la figure maternelle, revoir son épouse, retrouver un havre familier ou chercher un soutien discret à un moment de bascule, c’est retrouver le noyau des anciens compagnons, renouer avec une sociabilité familière, mais parfois aussi reprendre pied dans des réseaux d'entraide plus ou moins informels.

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