dimanche 4 octobre 2026

De femme et d'acier de Cécile CHABAUD

De femme et d’acier est un roman biographique et historique qui retrace le destin hors du commun du docteur Nicole Mangin - connue aussi sous le nom de Nicole Girard-Mangin - l'unique femme médecin affectée sur le front français durant la Première Guerre mondiale.

L’auteure, Cécile CHABAUD, « née en 1976, est professeure de lettres dans un collège. Amoureuse de la littérature classique et des mots, elle est aussi à l’origine de nombreux projets mémoriels d’envergure menés avec ses élèves ». Cet excellent récit a reçu Le prix des Femmes de Lettres et Le Prix de l’Aventure Humaine.

Le récit s'ouvre le 5 juin 1919 à Paris. Alors que la nuit tombe, le docteur Nicole Mangin, âgée de 40 ans, cherche le sommeil et se plonge dans ses souvenirs.

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Charlotte Florence Nicolette Mangin est née le 11 octobre 1878 à Paris (AD 75 n°4536 page 30/11) au 195 rue de Charonne. Fille de Charles Auguste, employé de commerce, et de Marie Emilie Lambinet, elle entreprend des études de médecine, qu’elle abandonne contrainte et forcée lors de son mariage avec André Girard le 16/10/1899 à Paris (AD 75 n°777 page 6/26) ; André est négociant en vins, originaire de Saint-Hilaire-Saint-Florent, petite commune du Maine et Loire, près de Saumur.

Le couple aura un seul enfant, Étienne, né le 2 mars 1901 à Saint-Hilaire-Saint-Florent. Mais Nicole s’ennuie, regrettant amèrement le monde médical. Profitant des comportements inappropriés d’un mari volage, elle demande le divorce et revient sur Paris.

Elle reprend ses études avec vigueur et ténacité, devant constamment faire ses preuve, s'imposer par son rigueur professionnelle, évoluant dans un univers profondément misogyne. A force de travail et de pugnacité, elle est désormais diplômée de la Faculté de médecine de Paris en 1903 et devient médecin spécialiste dans la lutte contre la tuberculose et les maladies contagieuses ; c’est alors qu’elle est mobilisée par erreur au début de la Grande Guerre, en raison de ses initiales : Dr Gérard Mongin au lieu de Dr Girard-Mongin Nicole. Alors qu'elle aurait pu faire corriger cette erreur et rester à l'arrière, elle choisit de faire face et de mettre ses compétences au service des soldats.

Bien évidemment, j’ai recherché sa fiche matricule dans les archives ; mais je ne l’ai pas trouvée ! Justement parce que l’Administration Française s’était trompée…..

En 1914, l'armée ne mobilisait pas de femmes médecins. Son ordre de mobilisation lui avait été envoyé en raison d'une confusion de l'administration militaire, qui pensait convoquer un homme ; de plus, Nicole n’était pas issue du cursus des écoles de santé militaire de l'époque - réservées aux hommes ! - et s'étant présentée directement sur les zones de combats avec son ordre de route initial, elle a été rattachée au service de santé sans passer par le parcours de recrutement classique des classes de mobilisation territoriale ou d'incorporation des conscrits qui génèrent les fameuses fiches matricules départementales par classes d'âge. C'est toute l'ironie tragique de son destin : elle a exercé au front avec un grade d'officier - médecin aide-major puis médecin-major - tout en restant une « ombre » pour l'administration militaire, qui a longtemps cherché à effacer l'anomalie de sa présence.

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Outre son combat quotidien contre la misogynie, Nicole plonge au cœur des hôpitaux militaires de campagne dans une ambiance chaotique et destructrice, côtoyant la souffrance extrême des poilus, bravant les bombardements et la violence des combats pour soigner les corps brisés.

« Lorsqu’il entra, un haut-le-cœur lui fit porter sa main à la bouche. Mais il se reprit et se mordit les lèvres ; sa virilité était en jeu. Il me suivait dans l’allée centrale. Je ne voulais pas parler et me contentais de hocher la tête en direction des malades que je lui présentais. C’étaient des péritonites, des hémorragies intestinales, des méningites cérébro-spinales. Ici des visages dévorés de purpura, là des hommes délirants, bavant, proférant d’incompréhensibles menaces et partout des selles, du sang …. Fouquet tint quelques minutes, puis sortit en courant. Quand je le rejoignis, il s’était vomi sur les pieds. »

Affectée dans divers hôpitaux de campagne — notamment sous les bombardements à Verdun —, elle a dirigé des services de soins, lutté contre les épidémies de typhus et de tuberculose qui décimaient les tranchées, et a fait preuve d'un courage immense salué notamment par ses pairs masculins.

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À travers le destin hors du commun de cette unique femme médecin mobilisée sur le front français dès 1914, ce livre offre une perspective bouleversante sur la Première Guerre mondiale, nous plongeant dans la boue, le sang et la détresse quotidienne des tranchées, vus à hauteur d'homme – et à travers le regard d'une femme d'exception.

Le grand mérite de cet ouvrage est de ne rien éluder des conditions de vie terrifiantes des poilus. En plaçant son héroïne au cœur de foyers de souffrance absolue comme l'hôpital de Bourbonne-les-Bains puis dans la tourmente de Verdun, l'autrice restitue avec une grande justesse documentaire – et sans langue de bois - la terrible réalité sanitaire du front. Nicole Girard-Mangin affronte sans relâche l'omniprésence des mutilations, les ravages des obus, de la mitraille et des gaz asphyxiants ; elle opère dans des conditions spartiates et sous la menace constante des bombardements. Qu’il s’agisse de la description de la promiscuité, de la boue glacée, du froid mordant des hivers dans les tranchées et de la fatigue chronique qui ronge les organismes, rendant les corps aussi vulnérables à la maladie qu'aux armes ennemies, rien ne nous est épargné.

Pourtant, c'est précisément cette altérité qui permet de révéler toute la dignité des poilus. Moins prisonnière des codes rigides de la hiérarchie militaire traditionnelle, Nicole pose sur les soldats un regard profondément humaniste. Elle ne voit pas seulement des combattants, mais des hommes brisés et terrifiés par l'abomination de la guerre, qu'elle écoute, réconforte et soigne avec un dévouement absolu.

Au-delà de la description historique des horreurs du front, le livre illustre magistralement la force de la résilience humaine. Face au chaos, le personnage de Nicole Girard-Mangin incarne cette conviction que « nul n'a le droit d'être inutile ». Son obstination à sauver des vies, à faire face à l'adversité sans jamais plier, fait écho à la résistance silencieuse des poilus eux-mêmes, qui trouvaient dans la solidarité de tranchée la force de survivre à l'impensable.

Ironie du sort, elle qui avait passé toute la guerre à sauver des vies et à combattre la maladie est décédée le 6 juin 1919 (AD 75 n°1473 page 16/31) - soit au lendemain de la date où s'ouvre le roman - à l'âge de 40 ans, d'une surdose médicamenteuse…..

Quand on regarde le parcours incisif et viscéralement tourné vers l'action de Nicole Girard-Mangin, l'idée d'un « après-guerre » synonyme de silence, de retrait ou d'inutilité forcée a de quoi effrayer. Pour une femme qui avait arraché sa place au front, respiré l'urgence et mené un combat sans répit, l'arrêt brutal des hostilités et le retour à une normalité étriquée ont pu ressembler à une forme d'asphyxie.

Il me semble que c'est précisément cette peur de devenir « inutile » ou de perdre le sens de son combat qui a poussé cette femme d'acier à briser sa propre armure…. Mais cette réfléxion n'engage que moi !

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C’est un écho puissant.... Cette devise, « nul n'a le droit d'être inutile », résume à elle seule la force vitale et l'engagement de figures comme Nicole Girard-Mangin, qui a consacré sa vie à soigner, à réparer et à refuser de plier face aux injustices ou aux assignations de son époque.

Je me sens particulièrement solidaire de cette femme ; dans une moindre équivalence, j’ai dû faire face à des collègues qui ne m’ont pas toujours appréciée, car issue d’un parcours différent du leur. Mon cursus était différent car j’ai embrassé la carrière de travailleur social plus tardivement que la plupart d’entre elles ; loin de moi l’idée de me sentir illégitime, il m’a fallu faire mes preuves et travailler toujours plus pour avoir, moi aussi, le droit d’être reconnue comme l’une des leurs.

Après vingt-cinq ans au service des autres en tant qu'assistante sociale, j’ai besoin de continuer aujourd'hui à transmettre, à faire vivre la mémoire à travers mes recherches généalogiques, et à guider les autres dans la découverte de leur propre histoire ; l'utilité aux autres et au monde reste un véritable fil conducteur.

« Nul n'a le droit d'être inutile » est une phrase d'une intensité bouleversante, qui porte en elle toute une philosophie de la transmission et de l'effort. 

J’ai la conviction profonde que l'existence se mesure à ce que l'on lègue aux autres, à ce fil que l'on refuse de lâcher. Transmettre, que ce soit par l'engagement d'une vie, le soin apporté aux plus fragiles, ou la sauvegarde de la mémoire familiale et collective, c'est une façon de s'inscrire dans le monde et de ne jamais cesser d'être vivant.

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Pour en savoir plus :

Nicole Girard-Mangin — Wikipédia

Nicole Girard-Mangin | SFR

Nicole Girard-Mangin, médecin au front – L'Histoire par les femmes

Nicole Girard-Mangin, une héroïne oubliée de la Grande Guerre (par CécileChabaud). | Theatrum Belli

Edith Cavell et Nicole Mangin, deux femmes en guerre - Ville de Paris

Nicole Girard-Mangin, médecin (1878-1919) – Femmes savantes, femmes descience

https://janinetissot.fdaf.org/GIRARD-MANGIN%20Nicole.pdf

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