Voici un livre qui m’a bouleversée, que j’ai dévoré et dont j’ai recherché toutes les preuves de cette terrible narration.
Le roman retrace le destin tragique mais profondément humain de Charles Zacharie Blondel, un petit paysan normand du XIXᵉ siècle, ruiné, veuf et père de trois enfants. Pris dans la spirale de la misère, il commet de menus larcins — braconnage, vols de poules — qui lui valent plusieurs condamnations. Rien d’un criminel dangereux : juste un homme pauvre dans une société qui ne pardonne pas la précarité.
Lors de sa dernière arrestation, il est condamné non seulement à quelques mois de prison, mais surtout à la relégation, une mesure instaurée après la Commune de Paris pour « nettoyer » la métropole des populations jugées indésirables. Cette relégation l’envoie à l’île des Pins, en Nouvelle-Calédonie, à l’autre bout du monde.
Le roman, inspiré d’une histoire vraie, redonne voix à ces hommes broyés par un système qui prétendait les réformer mais les utilisait comme force de travail gratuite. Zacharie, spectateur impuissant de son propre destin, parcourt geôles, traversées interminables et travaux forcés, tout en rêvant d’un retour en France… retour presque impossible, car à la charge du bagnard lui-même.
Zacharie Blondel, un homme du peuple
Zacharie Blondel est présenté comme un petit agriculteur normand, ruiné par les aléas économiques du XIXᵉ siècle. Veuf, père de trois enfants, il tente de survivre dans une société qui ne laisse aucune marge aux pauvres. Zacharie est anéantie au décès de son épouse Césarine….. Mais il n’a rien d’un brigand : il est un homme ordinaire, broyé par la misère.
Bien malgré lui, Zacharie est devenu un récidiviste : une demi‑douzaine de condamnations en dix ans pour des faits mineurs, et la justice de la IIIᵉ République ne voit en lui qu’un « indésirable », un élément à écarter.
Lors de sa dernière condamnation, il devient alors le matricule 1782, relégué à l’Île des Pins en Nouvelle‑Calédonie : il n’est plus un homme, mais un numéro.
Il a parfaitement compris l’injustice qu’il subit ; il voit la disproportion entre ses actes et sa peine :
huit mois de prison,
suivis d’une relégation à l’autre bout du monde,
pour quelques vols de poules et du braconnage .
Cette lucidité nourrit chez lui une forme de tristesse calme, résolue, une douleur silencieuse qui traverse tout le roman.
Sous le terme « bagne », se confondent différents territoires, mais aussi différentes peines. On distingue trois catégories de bagnards :
les condamnés aux travaux forcés, désignés sous le nom de « transportés » ;
les condamnés politiques, désignés sous le nom de « déportés » ;
et à partir de 1885, les récidivistes et autres « incorrigibles », désignés sous le nom de « relégués » : Zacharie est un « relégué ».
Un bagnard victime du néo‑esclavagisme colonial
À l’île des Pins, Zacharie découvre la réalité du bagne colonial :
une main-d’œuvre exploitée
des conditions inhumaines des travaux forcés
des « contrats de chair humaine » passés entre l’administration pénitentiaire et les grandes compagnies minières,
Un homme brisé, humble, tragique, mais profondément humain
Zacharie Blondel n’est ni un héros, ni un rebelle. C’est un homme ordinaire, victime d’un système qui transforme la pauvreté en faute morale et la misère en crime. Son histoire devient, sous la plume de Cuisset, un hommage à tous ceux que l’Histoire a effacés.
Il observe, se pose beaucoup de questions et subit son triste sort ; cette passivité pourrait passer pour de la faiblesse morale : elle n’est que la conséquence d’années de pauvreté, de deuil, d’humiliations administratives et judiciaires.
Comme beaucoup d’autres bagnards comme lui, Zacharie n’est pas un révolté : il est un homme fatigué, qui n’a plus l’énergie de lutter.
Ce qui frappe, c’est que Zacharie, malgré tout, ne devient jamais violent, haineux ou amer. Il reste un homme simple, toujours attaché à ses enfants - malgré leur indifférence - à sa terre perdue, à une idée très modeste de la dignité.
Une petite histoire dans la grande
Zacharie Blondel incarne ces milliers d’hommes envoyés loin de France pour servir de main‑d’œuvre gratuite, sous couvert de « rédemption par le travail ».
L’auteur Philippe Cuisset explique que ce qui l’a touché chez Zacharie, c’est justement cette dimension dérisoire et tragique : un homme insignifiant aux yeux de l’administration, mais dont la vie mérite d’être racontée.
Le roman souligne cette déshumanisation, ce passage de l’individu au simple rouage d’un système colonial. une idéologie officielle de « rédemption par le travail » qui masque un néo‑esclavagisme parfaitement assumé. Il insiste sur la disproportion entre les délits commis et la sentence subie. Zacharie est arraché à sa terre bourbonnaise pour être jeté dans « la guillotine sèche ». On lui retire son nom pour un numéro. Le livre décrit avec dureté les conditions de vie atroces, le climat étouffant, les maladies et la violence entre bagnards.
Zacharie n'est plus le « voleur de poules » un peu narquois du village, mais un homme brisé par un système carcéral impitoyable qui ne laissait que peu de chances de retour.
La loi sur la relégation des récidivistes (1885)
Le sort des bagnards comme Zacharie a été scellé par cette terrible loi sur la relégation des récidivistes ; car ce n'était pas forcément la gravité d'un crime unique qui envoyait au bagne, mais la répétition.
L’objectif était de « débarrasser » la métropole des petits délinquants (vols de nourriture, vagabondage) jugés incorrigibles. La relégation était souvent à perpétuité : même après avoir purgé leur peine de prison, les condamnés devaient rester en Guyane ou en Nouvelle-Calédonie.
Les départs s’effectuaient généralement via des ports comme Saint-Martin-de-Ré. Les bagnards étaient entassés dans les cales de navires-prisons (le célèbre La Martinière) dans des conditions d'hygiène déplorables ; pour un paysan de l'Allier qui n'avait parfois jamais quitté son canton, la traversée de l'Atlantique était un premier choc traumatique immense.
Arrivés en Guyane (Saint-Laurent-du-Maroni ou les Îles du Salut), les hommes du centre de la France étaient confrontés à un environnement hostile pour lequel ils n'étaient pas préparés : une humidité et une chaleur étouffante qui favorisaient la dysenterie, le paludisme et la fièvre jaune. A cela, il fallait ajouter le percement de routes dans la jungle ou les travaux forestiers sous une surveillance brutale.
Et pour finir, une règle cruelle stipulait qu'un condamné à moins de 8 ans de travaux forcés devait rester sur place une durée égale à sa peine une fois libre. S'il était condamné à plus de 8 ans ; c'était l'assignation à résidence en Guyane pour le reste de sa vie.
Dans les villages, le départ au bagne était une mort sociale. Pour la famille restée sur place, le bagnard devenait un sujet tabou, une tache sur l'honneur du lignage. Très peu de bagnards parvenaient à envoyer du courrier ou à recevoir des nouvelles. Et beaucoup « disparaissaient » simplement de la mémoire collective…..
*
Pour en savoir plus :
La prison de Rouen
HUGO- Patrimoine des lieux de justice
Bonne-Nouvelle, histoire de la prison de Rouen (à paraitre) (Jean-Pierre Machain) –Criminocorpus
Le bagne de Brest
(44) On a visité l'ancienne prison de Pontaniou à Brest, un lieu chargéd'histoire - YouTube
Prison de Pontaniou — Wikipédia




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