mercredi 20 mai 2026

L'enragé de Sorj CHALANDON

« L’Enragé » raconte la fuite d’un jeune pensionnaire de Belle‑Île – maison de force et de correction - en 1934 et sa lutte acharnée pour survivre dans un monde qui l’a broyé. L’auteur Sorj Chalandon y mêle reconstitution historique et colère intime pour redonner un visage au seul enfant évadé jamais retrouvé.

La colonie de Belle-Ile-en-Mer

En 1934, à la colonie pénitentiaire de Belle‑Île‑en‑Mer, cinquante‑six garçons enfermés pour vagabondage, pauvreté ou abandon — plus que pour de véritables délits — se révoltent et s’évadent. Une chasse à l’enfant est immédiatement lancée : gendarmes, surveillants, habitants et même touristes traquent les fugitifs, attirés par une prime de vingt francs par enfant capturé.

Tous sont repris… sauf un.

C’est ce survivant que Chalandon choisit d’incarner : Jules Bonneau, surnommé La Teigne, enfant abandonné, battu, humilié, enfermé depuis l’âge de douze ans.

« Jules Bonneau. N° mat : 3 462 / 2ᵉ quartier État d'agitation, anxiété, agressivité, mauvais contrôle de ses impulsions », avait écrit le médecin. Il avait alerté la direction sur des « phases de bouffées délirantes » liées à « un discours désorganisé ». Inquiétant, « mais insuffisant pour être interné ».

Dans le bagne, il n’a connu que les coups, le travail exténuant, les punitions (dont le terrible « Bal », piste de marche forcée), la faim et la loi du plus fort.

« Je suis arrivé à la Colonie pénitentiaire le 16 mai 1927. Crâne rasé pour éviter les poux. Et aussi pour me marquer. J'avais été admis chez les marins. Ils manquaient de bras à la corderie et à la menuiserie. Et je me suis retrouvé à tresser des torons de chanvre.

Le 20 mai, j’étais mis au cachot pour la première fois. Je dormais dans un dortoir de huit, au 2ème quartier. J'avais mon lit près de la porte. Le premier soir, les autres avaient jeté mon matelas dans le couloir. Le soir d'après aussi. Et encore le jour suivant. Lorsque je suis rentré dans la chambrée pour la quatrième nuit, mon matelas était roulé dans un coin et ma couverture défaite. Cette fois, le drap était humide de pisse. Je l'ai porté dans le couloir, sans un mot. Puis j'ai violemment renversé le matelas d'à côté, volé le drap sec. Et retourné le matelas suivant, un autre, encore un, tous les sept.

Je ne rêvais pas. Je venais de répondre coup pour coup.

Et là, j'ai vu. J'ai compris qui était le caïd. Celui qui poussait les autres à maltraiter le nouveau. Il s'appelait Jean Soudars. Dans la pièce, personne n'avait bougé, mais lui s'est rué sur moi, poing levé en hurlant. Et je l'ai accueilli à coups de chaise. Le nez, la bouche, il s'est écroulé sans un mot, les yeux immenses. Lorsque les gaffes sont arrivés, Soudars était assis sur son lit, sonné, du sang plein les lèvres. Il m'a dénoncé en sanglotant, doigt tendu.

Les gardes m'ont emmené, j'ai craché sur ses pieds nus. »

Un enfant imaginaire… pas tout à fait

Jules Bonneau, tel qu’il apparaît dans L’Enragé, n’a jamais existé comme personne historique identifiable. Il est un personnage de fiction, mais inspiré toutefois d’un fait réel : l’évasion de 56 enfants de la colonie pénitentiaire de Belle‑Île‑en‑Mer.

Peut-être que l’auteur souhaitait donner une voix à ceux que l’histoire a effacés car Jules incarne bien cette violence du bagne à travers un destin singulier.

Jules est un enfant façonné par la violence, la honte et la survie — un être cabossé qui avance avec la rage comme unique boussole.

« Il s’est mis en chemin. Derrière lui, Le Goff et Le Rosse montaient à l’assaut et nous les suivions au soleil en balançant les bras. Une armée de vauriens. J'avais pris ma sale gueule. Béret enfoncé, blouse fermée, brodequins cirés. Pour traverser la ville, on fronçait les sourcils, mâchoires serrées et lèvres méprisantes. C’est nous, les colons de Haute-Boulogne. Nous qui détroussons les riches, qui pillons leurs logements, qui volons la barque du pêcheur. C’est nous la mauvaise herbe. Le chiendent. La vermine. Cachez vos filles, vos porte-monnaie, vos bijoux mesdames. Le pire de l’humanité défile dans votre ville. D’ailleurs, la presse le récite bien. Chaque article sur la Maison d’éducation surveillée est une condamnation à mort. Pas de l’établissement, mais des détenus qui y travaillent. Dès qu’une poule disparaît d’une arrière-cour ou qu’un sac a été dérobé dans une carriole, c’est Haute-Boulogne que les journaux accusent. Et ça me va. Leur haine me nourrit. Lorsque je sors pour rejoindre le canot-école, je me régale de l’effroi des braves gens. Les plus âgés détournent les yeux ou changent de trottoir. Mais ceux de notre âge sont prêts à en découdre. Lorsqu’elle est seule, la mauviette tourne le dos. Mais en bande, ils font front. Assis sur leur vélo, ils nous provoquent. Pas un cri, pas un mot, mais des sourires de comptoir, des défis de fin de bal, de ces crâneries qui déclenchent les bagarres. Lorsqu’ils ont une amoureuse avec eux, ils l’enlacent en riant. Ils s’exhibent. Ils nous rappellent qu’ils sont libres et nous embastillés ».

Jules arrive au bagne déjà meurtri : abandonné, battu, affamé, privé de toute reconnaissance ; il grandit dans l’idée qu’il ne vaut rien, qu’il est un « déchet social ». Cette conviction devient un noyau dur de sa personnalité : une faible estime de soi, une honte permanente qui lui colle à la peau, indigne d’amour ou de protection… il ne se pense pas victime, il se pense coupable d’exister.

Le surnom La Teigne dit tout : Jules est un enfant qui mord pour ne pas être écrasé. Sa colère n’est pas une flambée : c’est une braise constante, entretenue par les humiliations.

Cette rage lui sert de carapace contre la peur, de moteur pour survivre, de langage dans un monde où personne ne l’écoute.

Mais elle l’isole. Elle l’empêche de demander de l’aide. Elle le rend sauvage, au sens littéral : un enfant qui n’a jamais été apprivoisé ; pour Jules, toute main tendue cache un piège ; la confiance est un luxe qu’il ne peut pas se permettre.

La rage comme seule armure

La vie dans la colonie, décrite avec une précision quasi documentaire explore la violences des surveillants, l’exploitation des enfants, l’isolement, les privations et humiliations.

« J’étais blessé et furieux. C’était elle, ma colère, qui allait guider mes pas et me conduire à travers la lande. Elle, qui éclairerait ma traversée de la nuit. Elle, ma colère, qui me libérerait de cette saleté d’île. Je voulais que mes galoches laissent dans sa terre l’empreinte de ma rage. »

La fuite, haletante, sur une île où chaque cri, chaque pas peut trahir sa présence. Jules avance avec sa rage, mais aussi avec une peur animale : survivre, coûte que coûte.

« ...Mais Bonneau ne devait pas trahir La Teigne. Je n'ai pas droit aux sentiments. Les sentiments c'est un océan, tu t'y noies. Pour survivre ici, il faut être en granit. Pas une plainte, pas une larme, pas un cri et aucun regret. Même lorsque tu as peur, même lorsque tu as faim, même lorsque tu as froid, même au seuil de la nuit cellulaire, lorsque l'obscurité dessine le souvenir de ta mère dans un recoin. Rester droit, sec, nuque raide. N'avoir que des poings au bout de tes bras. Tant pis pour les coups, les punitions, les insultes. S'évader les yeux ouverts et marcher victorieux dans le sang des autres, mon tapis rouge. Toujours préférer le loup à l'agneau. »

Au fil de sa cavale, il rencontre quelques gestes de solidarité, rares mais décisifs, qui fissurent peu à peu son armure. Chalandon montre comment un enfant que l’institution voulait briser peut encore apprendre à desserrer les poings pour saisir une main tendue.

Un livre que l’on n’oublie pas….

Le livre dénonce avec une plume acérée la cruauté d'un système institutionnel qui préférait briser les enfants plutôt que de les éduquer. Si le bagne l’a déshumanisé, Chalandon montre bien que Jules reste un enfant sous la carapace, et que dans sa quête perpétuelle de dignité, il veut simplement être traité comme un être humain.

Il ne veut pas disparaître comme tant d’autres enfants du bagne. Sa fuite est une affirmation d’existence ; sa rage primitive est un réflexe de survie. On dirait aujourd’hui qu’il est en « hypervigilance » car chaque bruit est une menace ; chaque ombre peut être un surveillant.

La colère est son moteur ; « L'enragé », c'est celui qui ne plie pas., mais sa rage est à la fois son bouclier et son fardeau. L'auteur a d'ailleurs précisé qu'il a donné à Jules Bonneau une partie de sa propre « rage » et de son vécu personnel, faisant de ce personnage une figure symbolique de tous les enfants maltraités par le système de l'époque. On peut également y voir un clin d'œil quasi homonyme à l'anarchiste Jules Bonnot en dénommant son personne « Bonneau » renforçant ainsi l'image du révolté.

*

Pour en savoir plus :

La révolte des enfants - L'évasion du bagne de Belle-île [ST] – YouTube

La colonie pénitentiaire de Belle-Île-en-Mer | Becedia

La colonie pénitentiaire de Belle-Ile (Patrimoine et archives - Morbihan)


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