samedi 23 mai 2026

Zacharie Blondel, un bagnard bien réel (2/2)

Charles Zacharie Blondel est né le 5 juillet 1836 à Gruchet Saint Siméon, en Seine Maritime (AD 76 n°19 page 12/56) ; il est un cultivateur pauvre et à ses heures perdues, il se fait voleur de poules et poseur de collets, histoire d’améliorer l’ordinaire.

En 1863, il épouse Césarine, une normande comme lui. Ils ont trois enfants :

  • Rachel Césarine, née en 1864

  • Gaston Zacharie, né en 1866

  • Charles Raphaël, né en 1867

et puis les drames commencent : en 1875, ils perdent un nouveau-né, un petit garçon né sans vie ; ensuite Césarine tombe très malade et en 1876, elle décède de la tuberculose : elle avait 36 ans. Zacharie se retrouve veuf avec trois enfants à charge ; au décès de leur mère, ils ont respectivement : Rachel Césarine 12 ans, Gaston Zacharie 10 ans et Charles Raphaël 9 ans.

Le devenir des enfants

La situation d’un père veuf, journalier, soudain seul avec trois enfants et sans aucun soutien familial — les grands‑parents étant déjà tous décédés — est à la fois dramatique et tristement courante au XIXᵉ siècle. Dans un tel contexte, marqué par la précarité matérielle et l’absence de relais, beaucoup de veufs choisissent de se remarier rapidement afin d’assurer la survie du foyer. Zacharie, lui, semble avoir pris une voie plus rare : assumer seul l’éducation de ses trois enfants.

Sans famille élargie pour prendre le relais pendant ses journées de travail, les enfants auraient pu être placés, voire abandonnés, comme cela arrivait fréquemment. Pourtant, Zacharie fait le choix de maintenir la fratrie unie et de s’installer à Rouen pour tenter de reconstruire une stabilité.

Rachel Césarine est la première à se marier, en 1887 ; elle est déjà plus ou moins autonome. Elle a 23 ans et réside au 22 rue de la Vicomté, tandis que Zacharie vit au 41 rue du vieux palais. Les deux logements ne sont pas très éloignés l’un de l’autre.

Si Zacharie sera présent au mariage de sa fille, il n’en sera pas de même pour celui de ses fils, car en 1900 et 1901, il n’est déjà plus de ce monde….

En 1890, Zacharie est incarcéré à la prison de Rouen ; tandis qu’il est employé au triage de vieux chiffons, il attend sa condamnation.

Zacharie n’aura plus jamais de nouvelles de ses enfants : l’auront-ils oublié ou bien ne recevaient-ils pas ses innombrables lettres comme des appels à l’aide. Ainsi va la vie….

Un voyage sans retour

Au tribunal, Zacharie reste interdit : malgré l’appel, il est condamné à huit mois de prison assortis de la relégation…. Pour un simple vol de poules. L’adage « qui vole un œuf, vole un boeuf » prend ici une résonance amère : la peine est d’une sévérité disproportionnée.

Et puis tout s’enchaîne….

Depuis la prison de Rouen, il est transféré vers celle de Brest, à plus de 500 kilomètres. Il cesse d’être un homme pour devenir un numéro : matricule 1782. Le 17 octobre 1891, il embarque à bord du « Calédonie », direction la Nouvelle-Calédonie, terre lointaine où l’on expédie ceux que la société ne veut plus voir. Ils sont 227 bagnards à partir ce jour-là.

Cette date du 17 octobre résonne particulièrement : de nos jours, c’est la journée mondiale du refus de la misère. Zacharie incarne tragiquement cette misère que la France préfère éloigner plutôt que regarder en face, en l’envoyant à l’autre bout du monde.

Les conditions de navigation et de vie à bord sont extrêmes : souvent surchargés, les navires acheminent des transportés (travaux forcés), des déportés politiques (notamment les Communards), des relégués (récidivistes de petits délits, comme Zacharie) et parfois des femmes condamnées ; Les condamnés sont enfermés dans des batteries grillagées, surveillés en permanence, et soumis à une discipline très stricte.

Le Calédonie n’est pas un simple moyen de transport : c’est l’instrument d’un système, celui de la relégation, qui expédie loin de la métropole des hommes souvent condamnés pour des délits mineurs — comme le vol de poules.

L’embarquement sur le Calédonie marque la fin de sa vie en France et le début d’un exil forcé ; Zacharie va découvrir un système pénal particulièrement dur et stigmatisant.

Cette politique repose sur l’idée que le travail et l’exil forcé permettront une forme de « régénération » morale, tout en mettant en valeur un territoire lointain ; il faudra également ajouter une « double peine », à savoir un doublage du temps de condamnation - résidence forcée après la peine - qui condamne la plupart des hommes à une misère durable, voire expéditive.

Punir et éloigner les individus socialement indésirables tout en colonisant la Nouvelle‑Calédonie grâce à leur travail forcé gratuit : une belle logique…. Mon ancêtre et bien d’autres y ont laissé leur vie !

« Les futurs travailleurs forcés doivent être valides. Là‑bas, sur l’archipel, la production agricole est paraît‑il un véritable désastre. La terre y est pauvre et rapidement caillouteuse ; de plus la Société Le Nickel vient de lancer une nouvelle exploitation minière dans l’Île des Pins et le directeur du bagne, le vicomte Armand de La Loyère, aurait établi des contrats de chair humaine avec la puissante entreprise ».

Deux mois plus tard, Zacharie et ses compagnons d’infortune débarquent le 20 décembre 1891, au port de Kuto, à lîle des pins. Il leur faudra encore une heure de marche pour arriver au pénitencier, situé en haut d’une colline.

Le directeur se frotte les mains : « la chair fraîche » arrive pour assurer la relève.

L’exploitation minière de la Société Le Nickel (SLN)

À 54 ans, Zacharie fait partie des hommes mûrs, presque des vieillards pour le bagne, où l'espérance de vie est basse.

Ses yeux clairs, habitués aux brumes de la Seine-Maritime, clignent légèrement sous la lumière crue des Tropiques. Il y a dans son regard un mélange de résignation et de stupéfaction d'être si loin de chez lui.

Le soleil des îles commence déjà à brûler sa peau de paysan. Ses joues sont creusées par les privations de la traversée, et sa barbe, désormais entièrement grise et drue, lui donne un air de vieux patriarche égaré dans l'enfer vert.

A leur arrivée, les hommes revêtent l’uniforme : une chemise, une culotte de coton blanc épais et l’indispensable chapeau de paille, tressée grossièrement, à larges bords pour les protéger du soleil de plomb du Pacifique. Et puis, bien sûr, les manilles, ces fers, ces entraves qui entaillent la chair et marquent la condition pénale ; ces chaines sont posées par un forgeron du bagne, souvent rivées, parfois verrouillées par cadenas.

Les relégués sont envoyés dans des centres pénitentiaires répartis dans l’archipel. Ils y vivent dans des conditions épouvantables ; outre le travail forcé (routes, mines, agriculture) sous un soleil de plomb, ils doivent endurer une surveillance constante, une discipline militaire et bien évidemment les insultes : « bande de cossards », « vermine », « chevaliers de la guirlande », ou bien encore « bêtise d’esprit pauvre » ; de plus ils sont sous-alimentés.

Zacharie est assigné à la « petite fatigue », à la cuisine pour y décharger sacs de fèves et de farine ; c’est une corvée disciplinaire – en plus du travail normal - une punition infligée aux condamnés jugés paresseux, récalcitrants ou insuffisamment productifs. Et un matin de mai 1892, il est envoyé à la mine du Pic Ngâ, pour y extraire le nickel, cet « or vert maudit » dont la poussière irrite la peau et les yeux.

La Société Le Nickel (SLN) est l’acteur dominant de l’industrie du nickel en Nouvelle‑Calédonie. Fondée en 1880, elle exploite les mines de Thio, possède des usines de transformation et bénéficie d’un accès privilégié à la main‑d’œuvre pénale, dont les relégués comme Zacharie.

Qu’il s’agisse de Thio - premier grand centre minier commencé en 1873 - ou l’exploitation de l’Île des Pins, ces sites nécessitent une main‑d’œuvre abondante, corvéable à merci. La SLN est en pleine expansion et elle a besoin de bras ; alors les relégués sont envoyés dans les mines ou dans les chantiers associés. Les conditions de travail y sont particulièrement pénibles et dangereuses.

Les mines calédoniennes reposent sur une extraction quasi intégralement manuelle – voire des outils très rudimentaires - d’où une mortalité élevée, liée aux accidents, aux conditions climatiques et au manque de soins.

Les travailleurs miniers — les bagnards — vivent dans des logements sommaires, insalubres et exigus ; l’alimentation est insuffisante ; l’employeur leur impose un rythme de travail et une cadence telle qu’il n’existe aucun droit ni contestation possible. Chaque bagnard est soumis à une discipline militaire, puni sévèrement en cas de refus de travail ou de faiblesse. Les chaînes rendent chaque geste plus difficile : marcher dans la boue, sous un climat écrasant, monter et descendre des pistes presque impossibles avec le risque d’une chute invalidante voire mortelle, une fatigue importante et la douleur des fers qui entaillent la chair.

Le mirage d’une concession à Ubuatère

Le moment tant attendu de la libération arrive. Le 21 août 1892, il reçoit la somme modique de 25 francs, une concession à Ubuatère (Gadji) et les chaînes tombent…

« Les huit mois de peine ont été purgés. Zacharie vient de passer à la forge, la chaîne traîne encore sur le sol, elle ressemble à un serpent endormi et il n’ose avancer sa main vers cette chose grise et inerte. Enfin libéré de ces quatre kilos de métal, Zacharie peine à reprendre une marche naturelle. Un gardien le maintient sous l’aisselle et tente, sans le bousculer pour autant, de l’aider à retrouver une nouvelle cadence. Il voudrait surtout imprimer un rythme plus vif à cette marche. L’homme qu’il est chargé de conduire jusqu’au bureau paraît sincèrement et paradoxalement handicapé par la soustraction de la chaîne. Cet homme de cinquante-six ans, repris par la peur, ne parvient plus à maîtriser l’allure de son pas. »

La politique des concessions de terres en Nouvelle-Calédonie est un tournant historique. Pour l'administration pénitentiaire, l'attribution d'une concession à un « libéré » - un bagnard ayant purgé sa peine de travaux forcés mais soumis au doublage ou un relégué collectif - est l'outil ultime de la colonisation de peuplement : transformer le criminel en paysan vertueux, attaché à sa terre.

Pour Zacharie, la concession est sa seule chance de ne pas mourir de faim comme « libérés vagabonds ». Il connaît le travail de la terre et il sait qu’au bout de quelques années, si le terrain est mis en valeur et que sa conduite est irréprochable, il obtiendra son titre de propriété définitif et deviendra alors un citoyen libre de ses mouvements sur l'île.

Mais la terre est ingrate et impropre aux cultures : Felix et Jules l’avaient prévenu… ces ex-relégués s’y sont essayés ; depuis ils sont devenus « mécanicien sur les docks » pour le premier et « greffier chez un notaire » pour le second.

Les terres fertilisables sont jalousement conservés par l'administration. Aux bagnards et relégués ne restent que les « miettes » de la Grande Terre : des parcelles situées sur des flancs de collines abrupts (les lianes), où la couche d'humus arable ne dépassent pas quelques centimètres. De plus le sol calédonien présente une spécificité géologique redoutable : une très forte concentration en métaux lourds, notamment en fer et en nickel. Ces sols reconnaissables à leur couleur rouge sang, s'avèrent d'une acidité extrême et cruellement carencés en matières organiques indispensables à l'agriculture traditionnelle européenne. Sans engrais - les relégués n'ont pas les moyens de s'offrir - la terre s'épuise dès la première récolte.

À cette pauvreté géologique s'ajoute le climat de la brousse, fait de contrastes violents : des périodes de sécheresse absolue ou des pluies cycloniques diluviennes.

Pour un homme comme Zacharie, déjà usé par les épreuves, faire surgir la vie de ce sol ingrat et infertile relève du travail de Sisyphe. Zacharie a bien compris que cette terre n'est pas un cadeau de rédemption ; elle est une peine supplémentaire, un piège de pierre et d'argile rouge où s'épuisent ses dernières forces.

Répertorié médicalement comme « neurasthénique » et « névropathe », Zacharie décède le 16 mai 1893 à l’hôpital d’Uro ; Zacharie appartenait à cette catégorie de relégués jugés incapables de tenir une concession.

Il est clair que l'Administration n'accordait pas de terres aux hommes trop affaiblis psychologiquement ou physiquement, car le travail de défrichement initial exigeait une vigueur monumentale. Alors pourquoi l’avoir fait espérer ? Une violence de plus ?…...

A sa sortie du dépôt, Zacharie a 56 ans mais il en fait 10 de plus : des cheveux et des sourcils blancs, une barbe blanche sur un visage ovale au teint blanc ; des furoncles sont inscrits comme signes particuliers - 9 au cou à gauche, 1 sous aisselle gauche, 8 au dos à droite, Varices jambe gauche – ce sont les témoins indissociables de mauvaises conditions d’hygiène, de malnutrition et d’un travail physique harassant. L’Administration pénitentiaire les consignaient minutieusement pour éviter les évasions et identifier formellement les individus.

Les termes de « neurasthénique » et « névropathe », sous la plume des médecins coloniaux du XIXe siècle, correspondent à des diagnostics psychiatriques précis de l'époque.

La neurasthénie est un épuisement total : à 56 ans, après le traumatisme du veuvage, la rupture avec ses trois enfants, la condamnation et le voyage en cage dans les cales d'un navire transporteur, Zacharie est un homme brisé. Le « choc colonial » - c’est-à-dire l'isolement absolu à l'autre bout du monde, sans aucun espoir de retour - plongeait de nombreux relégués dans un état de prostration léthargique fatal. On peut aisément imaginer les angoisses de la nuit qui ressurgissent, des maux de tête constants et le refus de s'alimenter.

Quant au terme « névropathe » il désignait une personne souffrant d'une affection du système nerveux, sans lésion organique apparente. On l'utilisait pour des profils hypersensibles, sujets à des crises d'angoisse, de l'irritabilité, ou des comportements jugés instables par l'administration.

Zacharie Blondel faisait figure de « vieillard » pour le bagne. À cette époque, l'espérance de vie moyenne des hommes en métropole atteignait à peine 43 à 45 ans. Dans l'enfer pénitentiaire colonial, dépasser la cinquantaine relevait déjà de l'exception.

En s'éteignant en 1893 à l'âge de 56 ans, après deux années de présence en Nouvelle-Calédonie, Zacharie a eu un parcours tristement représentatif de la « Moyenne » des relégués de sa génération : brisé rapidement par la machine pénitentiaire, le climat, et le chagrin du déracinement.

Aujourd’hui, on pourrait dire qu’il s’est « laisser-glisser », se laissant mourir de faim, perdant l'instinct de survie. Le corps, affaibli par la dépression, succombe alors à la moindre infection, type dysenterie, fièvre typhoïde.…

En s'éteignant après seulement 24 mois de présence sur le « Caillou », Zacharie Blondel s'inscrit tragiquement dans la courbe de surmortalité précoce qui frappait les relégués de sa génération.

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Le livre de Philippe Cuisset met le doigt sur la double peine de Zacharie : il n'a pas seulement subi une peine physique et géographique, il a sombré psychologiquement face à l'immensité de sa rupture de vie. Cela donne une dimension profondément humaine et tragique à ce cultivateur normand : voilà un livre que je ne suis pas prête d’effacer de ma mémoire…..

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Pour en savoir plus :

LES RUES ET LES PLACES DE ROUEN

Dictionnaire indicateur et historique des rues et places de Rouen (AD 76)

La Marine française confrontée aux mers du sud de l’océan Indien (1864-1890)

GENEALOGIE D'UNE FAMILLE ORDINAIRE: Un destin brisé : Auguste Louis DELOBEL(1841 – 1883)

Louis-José Barbançon - Île en île

"Entre chaînes et terre" : l'histoire du bagne calédonien racontéepar Louis-José Barbançon

ENTRE CHAÎNES ET TERRE - LEPREUX ET ALIÉNÉS par Louis-José Barbançon

Les mines de la Nouvelle-Calédonie / par Louis Pelatan,... | Gallica

Société des mines du Nord de la Nouvelle-Calédonie

Victor Schoelcher | ENAP

L’exploitationdu nickel dans un contexte colonial : la filière nickel en NC dumilieu du XIXème siècle à la Seconde guerre mo

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