Publié en mars 2026 et lauréat du Prix Maison de la Presse 2026), ce livre une grande fresque familiale et un roman historique poignant qui s'étend sur près d'un siècle. Abandonnant les comédies de ses débuts, l'autrice signe ici un drame psychologique et féministe intense, construit comme un roman à énigme.
« Je déroule la pelote de ma mémoire sans voir encore les fils qui se trouvent en plein centre, recouverts par d’autres souvenirs, plus vifs ou plus récents. Je tire un petit fil et découvre qu’il est bien plus long qu’il n’y paraissait au premier abord. Parfois, je me demande si j’ai raison d’effectuer ce travail, si ce ne sont pas ces souvenirs et les remords qui les accompagnent forcément qui me tueront avant l’heure officielle. Ou peut-être ne fais-je tout cela que pour trouver des excuses à mon crime. Je ne sais pas. Mais tu dois apprendre la vérité avant ton grand départ, ma Biquette. Je ne crois pas que l’on puisse savoir où l’on va quand on n’a, comme toi, aucune idée d’où l’on vient. »
L'histoire s'ouvre sur une confession choc et mystérieuse par une lettre de Célestine, une vieille femme qui écrit à une personne surnommée "Biquette" :
« Le jour où je suis devenue une meurtrière, j’ai cessé d’aimer les mirabelles. »
À partir de cet aveu, le roman tisse des allers-retours dans le temps pour lier les destins de quatre femmes :
CELESTINE
Elle grandit dans un petit village de Corrèze, au sein d'une ferme familiale. Témoin de la vie de labeur de sa mère, soumise à un mari violent, elle se jure d'échapper à cette condition. Élève brillante, elle met toute son énergie dans ses études pour s'arracher à son milieu, mais la vie en a décidé autrement…..
« Je pouvais prendre des décisions sur le choix des rideaux, des meubles, de la couleur des torchons ou du carrelage de la cuisine. Je m’octroyais le droit, une fois mes tâches achevées, de me poser devant la TSF, je me versais une tasse de café et je lisais ou j’écoutais des enregistrements de concerts symphoniques à Paris, à Londres ou à Vienne en tricotant des chaussettes. Je découvrais Charles Trenet et Tino Rossi, le tout sans avoir de comptes à rendre à personne. Ce paisible bonheur domestique m’a procuré, dans les mois qui ont suivi mon mariage, une sensation vertigineuse de liberté et de joie. La sécurité, quand on n’a pas toujours eu le privilège d’en jouir, peut suffire au contentement. »
Elle est la matriarche qui porte le poids du secret originel : celui de la grange bleue….
SOLANGE
C'est une enfant trop vive, une jeune fille trop libre et « dérangeante » pour l'époque. Jugée « déviante » et hystérique par la société patriarcale, elle est internée de force à Cadiran (Gironde) dans une institution catholique appelée école de préservation pour jeunes filles. Derrière ces murs, elle subit des traitements brutaux - enfermement électrochocs, injections - visant à mater son esprit. Pour résister à ce broyage psychologique, elle écrit en secret des poèmes destinés à une certaine Jeanne où elle évoque notamment « la grande fracture ».
JEANNEElle est le pivot invisible, la génération intermédiaire qui fait le pont entre les traumatismes du passé et les secrets enfouis. Elle est celle que Solange chérit plus que tout au monde, et pour cause….
« École de redressement pour jeunes filles de Cadiran, 4 décembre 1950
Jeanne, ma Jeannette,
La vie ici sans Rose est un enfer. J'enchaîne les classes, les sermons et les corvées. Je n'écris plus. J'essaie de ne pas trop me faire remarquer. Il fait si froid au Château des brumes, Jeannette, que chaque respiration s'envole blanche et cotonneuse dans l'atmosphère du réfectoire. La soupe est froide avant même d'arriver dans nos bols ébréchés.
Quand je sens que je pourrais sombrer, me mettre à crier, basculer dans l'irréalité, je m'accroche à ton souvenir comme une noyée à une bouée dans l'océan tumultueux du quotidien.
Tout chez toi n'est que perfection.
Jusqu'à ton prénom, Sais-tu que je t'ai offert à ta naissance, Jeanne, le plus beau prénom du monde ? Le prénom de la bergère
Qui a fait s'agenouiller devant elle,
Des rois de France et des évêques.
Avant même ses dix-sept ans ?
De celle qui en trois années à peine
A levé des armées de fidèles
Et a sauvé Orléans ?
La liberté totale de Jeanne d’Arc, son mépris absolu des conventions, le père Cazaux au catéchisme a oublié de les évoquer. Il ne faudrait pas donner des idées aux petites filles, les laisser imaginer qu’elles pourraient être des conquérantes, des guerrières, commander des soldats, s’habiller en garçon, se couper les cheveux et partir au front…
Ton prénom, ma Jeannette, est le plus beau, le plus puissant.
Il est celui d’une femme libre dont le procès pour sorcellerie retentit encore dans l’Histoire aussi fort que celui de Salem. C’est la raison pour laquelle je te l’ai donné, pour que comme elle tu sois seule à décider de ta destinée.
Parmi les voix qui me parlent, parfois, émerge celle de Jeanne.
Elle vient me demander d’exposer la vérité,
J’ai pour mission de révéler au monde ce que Jeanne d’Arc a vraiment été :
La plus puissante des sorcières que cette terre ait jamais portée. »
MANON
Elle est la jeune femme d'aujourd'hui, une contemporaine passionnée par l'espace, libre et ambitieuse. Elle incarne la concrétisation des rêves de liberté pour lesquels ses aînées ont souffert.
La condition féminine
À travers le siècle qui s'écoule, l’auteure dresse le portrait des victoires invisibles des femmes. On y mesure les progrès immenses - de la femme de ferme soumise des années 1920 jusqu'à la femme moderne qui étudie l'astrophysique - mais le roman rappelle subtilement que ces droits ont été acquis au prix de sacrifices immenses, et qu'ils restent toujours fragiles.
La partie centrée sur l'enfermement de Solange dénonce la façon dont la psychiatrie et les institutions de l'époque ont été instrumentalisées pour punir les femmes refusant de rentrer dans les cases ou d'obéir aux injonctions masculines. C'est à mon sens, l'aspect le plus révoltant du roman : on y évoque les lobotomies et les cures de Sakel comme « dressage social ».
Ce livre m’a tenue en otage jusqu’à la dernière page où la vérité se craquelle au dénouement magistral. Il est un hommage vibrant à la sororité et à la transmission.
C'est l'histoire de femmes qui ont été brisées, enfermées, réduites au silence pour que les générations futures - les « Manon » - puissent enfin voler de leurs propres ailes.
C’est une lecture qui m’a bouleversée, sombre mais tellement humaine et résolument lumineuse dans sa conclusion.
« J’ai toujours considéré qu’il n’y avait pas plus grande perte de temps et d’énergie que les regrets. Comme tout le monde, j’ai fait des choix dans ma vie. Comme tout le monde, il m’est arrivé de me tromper. Néanmoins, je dirais que la plupart du temps, mes choix ont été mon histoire, le passé, de me demander quelle aurait été ma vie si Maman n’était pas née, si je n’avais pas abandonné mes études, si je m’étais enfuie avec Édouard. Malgré tout, je ne peux m’empêcher de m’interroger : si j’avais refusé d’aider Solange, si j’avais chassée comme son père, ce que sa conduite aurait pu justifier à l’époque, alors peut-être que la grange bleue serait encore debout aujourd’hui et moi, je n’aurais pas eu à devenir une meurtrière. Pourtant, même quand je tire ce fil jusqu’au bout, j’arrive toujours à la conclusion que je ne regrette rien et que si c’était à refaire, je ne changerais rien. Parce que si j’avais renié Solange ce jour-là, nous ne nous serions sans doute jamais connues, ma Biquette ».
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