La Femme gelée raconte comment une femme, pourtant éduquée dans l’idée de liberté, se retrouve progressivement « piégée » dans les rôles traditionnels du mariage et de la maternité, jusqu’à sentir son identité se figer.
C’est un texte puissant, intime, politique même, qui éclaire la manière dont la société façonne les destins féminins.
L’auteure Annie Ernaux se construit avec l’idée qu’elle pourra échapper aux modèles figés ; entourée d’une famille modeste, aimante – et moderne pour l’époque – elle a l’impression que tout est accessible. Brillante élève, elle poursuit des études supérieures et se projette dans une vie intellectuelle, libre.
« Prof, le mot qui ploufe comme un caillou dans une flaque, femmes victorieuses, reines des classes, adorées ou haïes, jamais insignifiantes, je ne me pose pas encore la question de savoir à laquelle je ressemblerai. Dans les gradins, sur mon banc à mi-hauteur, je palpite surtout devant ma vie nouvelle. L’aventure, ma chance, ma liberté. Ne pas démériter. »
Elle croit que l’amour et l’égalité dans le couple sont possibles. Elle épouse un jeune homme qui partage au départ ses idéaux. Mais peu à peu, les rôles traditionnels s’imposent…..
« Je n’ai pas regimbé, hurlé ou annoncé froidement aujourd’hui c’est ton tour, je travaille La Bruyère. Seulement des allusions, des remarques acides, l’écume d’un ressentiment mal éclairci. Et plus rien, je ne veux pas être une emmerdeuse, est que c’est vraiment important, tout faire capoter, le rire, l’entente, pour des histoires de patates à éplucher, ces bagatelles relèvent-elles du problème de la liberté, je me suis mise à en douter. Pire, j’ai pensé que j’étais plus malhabile qu’une autre, une flemmarde en plus, qui regrettait le temps où elle se fourrait les pieds sous la table, une intellectuelle paumée incapable de casser un œuf proprement. Il fallait changer. »
Alors que son mari, cadre, reste centré sur sa carrière, elle gère la maison, organise le quotidien, tout en assurant son emploi d’enseignante. Ses désirs, sa créativité, son énergie se figent sous le poids des tâches domestiques et des attentes sociales.
Elle réalise alors qu’elle est devenue ce qu’elle ne voulait pas être : une femme enfermée dans un rôle, privée de l’élan intérieur qui l’animait.
« Tu me fais chier, tu n’es pas un homme, non ! Il y a une petite différence, quand tu pisseras debout dans le lavabo, on verra ! Je voudrai rire, ce n’est pas possible, des phrases pareilles dites par lui et il ne rit pas. (…) Toutes les solutions immédiates de me libérer me paraissent des montagnes. La femme qui part au bout de trois mois, quelle honte, sa faute forcément. Il y a un laps de temps convenable . Patienter. C’était peut-être une phrase en l’air, qu’il a dite sans y penser. La machine à se laminer toute seule est en train de se mettre en route. »
Peu à peu, elle prend conscience que ce gel n’est pas individuel mais collectif : des milliers de femmes vivent la même contradiction entre aspirations personnelles et contraintes sociales.
J’ai découvert cette auteur à l’écriture simple, aux phrases courtes et dépouillées, pas de métaphores flamboyantes et aucun lyrisme. Un style plutôt reposant mais rapide, avec un inventaire des gestes et des objets (épicerie, école, repas, vêtements) et une observation minutieuse des comportements sociaux .
Je ne vous cache pas que ce livre résonne en moi, même si je suis de la génération après Annie Ernaux ; les choses n’ont pas évolué aussi vite, et j’ai même l’impression, que par certains côtés, nous faisons machine arrière ces dernières années. Être femme, mère, épouse et professionnelle à la fois, dans un monde où les inégalités et les rôles de genre se perpétuent encore, demande une force quotidienne, une vigilance de chaque instant, presque une résistance silencieuse. Il faut tenir bon pour ne pas « bercer du côté obscur » et rester fidèle à ses convictions et à sa chère liberté.
Cette plongée dans le quotidien est un trésor pour la généalogie narrative ; on y retrouve les gestes, les tâches domestiques, les objets du quotidien, les rythmes familiaux. On peut alors parler « d’aliénation domestique » avec une division sexuée du travail, une perte progressive de liberté après le mariage, et l’inévitable tension entre aspirations personnelles et attentes sociales.
Un livre qui amène à la réflexion et m'incite à écrire sur les femmes de mon arbre....



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