mercredi 15 avril 2026

Femmes en colère de Mathieu MENEGAUX

Cour d'assises de Rennes, juin 2020.

Mathilde Collignon, gynécologue, mère de deux enfants est accusée d’un « crime barbare » qu’elle reconnaît avoir commis. Elle attend le verdict dans sa cellule, où elle tient un journal intime qui dévoile progressivement sa version des faits.

Trois ans plus tôt, Mathilde a été violée par deux hommes. Convaincue que la justice ne la protégera pas — en tant que médecin, elle connaît trop bien les failles du système — elle décide de se faire justice elle-même. Ce geste, médiatisé dans le monde entier, la place aujourd’hui sur le banc des accusés, risquant 20 ans de réclusion.

Pendant ce temps, dans la salle des délibérations, jurés et magistrats doivent choisir entre punition et pardon. Dans cette affaire de vengeance, médiatisée à outrance, trois magistrats et six jurés populaires sont appelés à trancher : avoir été victime justifie-t-il de devenir bourreau ?

Le récit alterne entre :

  • le huis clos des délibérations, où jurés et magistrats projettent leurs propres histoires, leurs colères, leurs contradictions

  • le journal de Mathilde, qui révèle peu à peu ce qu’elle a subi, ce qu’elle a fait, pourquoi et comment

Il aborde les thèmes

  • des violences sexuelles et de la culture du viol

  • des défaillances de la justice face aux victimes

  • de la place de la parole des femmes dans l’espace public, et donc de la colère féminine

  • de la vengeance, la légitimité et la responsabilité

La question centrale reste donc : avoir été victime justifie t-il de devenir bourreau ? Faut-il pardonner ou punir ? Le verdict, rendu à la fin, apporte une conclusion claire mais laisse un malaise volontaire, une réflexion ouverte sur la justice et ses limites.

La justice et ses failles

Notre système judiciaire est certes imparfait, parfois inhumain, souvent défaillant pour les victimes de violences sexuelles : difficulté de prouver un viol, la lenteur des procédures, la solitude des victimes, l’écart entre la loi et la réalité vécue.

La justice apparaît comme un labyrinthe froid, où la vérité émotionnelle n’a pas toujours sa place. Ce thème est central : c’est l’impuissance face à ce système qui pousse Mathilde à agir.

La colère

La colère est le moteur du récit, qu’elle soit intime, silencieuse, accumulée, née de l’injustice et de l’humiliation.

Le roman s’inscrit dans l’après #MeToo, mais sans slogans. Il explore la colère des femmes quand elles ne sont ni crues, ni protégées. Cette colère devient un personnage à part entière.

La parole des femmes

Mathilde écrit son journal dans sa cellule ; elle peut enfin dire ce qu’elle a vécu, dire ce qu’elle ressent, dire ce qu’elle n’a jamais pu expliquer devant la justice.

Le roman interroge la légitimité de la parole féminine : pourquoi faut-il tant de preuves pour être crue ? Pourquoi la parole des femmes est-elle encore suspecte, contestée, minimisée ?

Le poids des histoires personnelles

Les jurés ne sont pas neutres. Chacun arrive avec ses blessures, ses préjugés, ses expériences, et aussi ses colères.

Le roman montre que juger n’est jamais un acte purement rationnel. La justice est humaine, donc imparfaite. Ce thème donne une profondeur sociologique au récit.

Le trauma et ses conséquences

Le viol n’est pas décrit de manière graphique, mais ses effets sont omniprésents : la dissociation, la perte de confiance, la peur, l’isolement, le sentiment d’injustice, d'où la révolte.

Le dilemme moral

Le cœur du roman est un cas de conscience : Mathilde a été victime mais elle a commis un acte terrible. Le lecteur est placé dans une zone de profond malaise :

  • Peut-on comprendre sans excuser ?

  • Peut-on juger sans condamner ?

  • La vengeance peut-elle être un acte de survie ?

Mathilde est à la fois : victime, coupable, mère, médecin, et une femme brisée.

Le roman interroge : Qu’est-ce qu’être responsable quand on a été détruite ? La responsabilité n’est pas effacée, mais elle est complexifiée. C’est un thème éthique majeur.

Alors, avoir été victime justifie‑t‑il de devenir bourreau ?

Au regard de la loi, non, jamais. La justice française repose sur un principe fondamental : la souffrance subie ne donne pas le droit de faire souffrir en retour. Sinon, on bascule dans la vengeance privée, dans la spirale de la violence, dans un monde où chacun devient juge et bourreau.

La loi protège la société précisément parce qu’elle refuse la logique du talion.

Au regard de la morale, c’est beaucoup plus compliqué. Notre système de valeurs tient compte du contexte, de l’intention, de la détresse, de l’impuissance, de la défaillance des institutions.

Une victime qui n’a pas été crue, pas protégée, pas accompagnée, peut être poussée à des actes extrêmes. Si cela ne se justifie pas, cela peut s’expliquer. Car comprendre n’est pas excuser.

La colère peut alors déborder

Quand la justice échoue, quand la société minimise, quand la parole est étouffée, la colère peut devenir un moteur, un refuge, une arme, une manière de reprendre du pouvoir.

Mathilde ne devient pas bourreau par cruauté. Elle devient bourreau parce qu’elle a été abandonnée. Le roman montre comment une victime peut glisser vers l’irréparable quand elle n’a plus d’autre espace pour exister, d’autre choix que le passage à l’acte.

Le roman cherche à faire réfléchir

A aucun moment, l’auteur ne prend position ; le roman ne cherche pas à trancher : il nous invite à réfléchir et nous place face à un dilemme impossible :

Que vaut la justice quand elle ne protège pas ?

Que vaut la loi quand elle laisse les victimes seules ?

Que vaut la morale quand la souffrance déborde ?

Une seule certitude demeure : être victime n’autorise pas à devenir bourreau. Mais être bourreau n’efface pas la douleur lorsque l'on a été victime….

Mathilde, une femme ordinaire

Mathilde n’est pas « une femme ». Elle est à la fois toutes celles qui n’ont pas été crues, qui ont été abandonnées par la justice, qui ont dû continuer à vivre avec un trauma, qui ont ressenti une colère sans issue.

Car Mathilde est construite comme un miroir : elle pourrait être n’importe laquelle d’entre nous.

Même si l’histoire est contemporaine, elle éclaire, elle explore la condition féminine à travers le temps : la vulnérabilité des femmes, la difficulté d’accéder à la justice, la pression sociale, la charge mentale, la solitude face au trauma.

Ces thèmes traversent malheureusement les siècles.

*

Pour en savoir plus :

Femmes en colère de Mathieu Ménégaux et Pierre-Alain Leleu - Captation du 7 avril 2025

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